La haine du Juif, ancrée dans la mentalité européenne

Du 12 au 14 mai 2015, plus de 850 participants venant de 80 pays se sont réunis à Jérusalem pour participer au 5e Forum global pour combattre l’antisémitisme. Parmi eux, plusieurs Belges dont Serge Rozen, président du CCOJB, Kouky Frohmann et Eli Ringer pour le Forum d’Anvers, Julien Klener, ancien président du Consistoire israélite de Belgique, Marc Loewenstein, député bruxellois et responsable du site Antisemitisme.be et Joël Kotek, expert. L’occasion d’évoquer la situation en Belgique et de développer, en collaboration avec les autres participants, des solutions pour l’avenir.

Ce 5e Forum a permis à Marc Loewenstein de présenter le rapport annuel (2014) du site antisemitisme.beLe constat est sombre : 70 ans après la Shoah, l’antisémitisme est loin d’avoir dit son dernier mot : « Du 1er janvier au 31 décembre 2014, 109 signalements antisémites ont été recensés en Belgique. La hausse des actes antisémites avoisine les 70% par rapport à 2013 (ndlr : 64 signalements) et égalise l’année record de 2009, année de l’opération « Plomb durci » », commente Marc Loewenstein. Au niveau des régions, c’est Bruxelles qui concentre la majorité des signalements en 2014, soit 37% des incidents. Vient ensuite la Flandre avec 23% des incidents, principalement concentrés sur Anvers (en moyenne 6 actes sur 10), suivi par le Limbourg (2 signalements). La Wallonie a regroupé 10% des

actes antisémites, principalement concentrés sur Liège (en moyenne 1 acte sur 2). Comme le constate amèrement Julien Klener dans son introduction à l’étude : « Au cas où cela vous aurait échappé, les tendres années ont à jamais disparu. Des rêveurs pleins d’espoir étaient convaincus qu’une fois pour toutes, la Shoah avait rayé de l’histoire les démons anti-juifs. Mais l’état idyllique d’après-guerre, qui devait perdurer pour l’éternité, a rapidement été confronté à une triste réalité. L’arrivée de nouvelles générations, pour lesquelles l’histoire européenne et ses guerres ne jouent plus un rôle crucial dans leur vision de l’avenir, est certainement l’une des explications à la réapparition de l’antijudaïsme meurtrier. Pour le dire d’une manière crue et naïve : n’est-il pas terrible de devoir encore parler de haine du Juif dans des rapports comme celui-ci ? Comment se fait-il qu’un sujet aussi terrifiant n’ait pas fini aux oubliettes, avec tant d’autres délires et erreurs humaines ? (…) La réponse cynique à ces questions est probablement que la haine du Juif et les préjugés qui l’accompagnent sont tellement ancrés dans la mentalité européenne qu’ils n’ont jamais pu disparaître, même après la Shoah. Ils ont été occultés durant quelques années, mais font désormais partie, à nouveau, de notre douloureuse actualité ».

Les médias belges francophones au miroir du conflit israélo gazaoui

La réunion a également permis à Serge Rozen de présenter l’étude du CCOJB, rédigé notamment par Joël Kotek, intitulée Israël et les médias belges francophones au miroir du conflit israélo gazaoui. Forte d’une centaine de pages, l’étude démontre, preuves à l’appui, les partis-pris et biais de la presse francophone belge dès qu’il s’agit du conflit israélo-palestinien. Comme l’a rappelé le président du CCOJB, les médias belges n’évoquent jamais l’Etat hébreu autrement que pour le critiquer. Ce serait en vain qu’on chercherait dans Le Soir ou à la RTBF, le moindre article, la moindre émission où serait soulevé un point positif de l’Etat hébreu. Que du contraire, nos médias ne cessent de jouer, consciemment ou non, sur des représentations et clichés qui ramènent, qu’on le veuille ou non, à l’imagerie antisémite de l’Occident médiéval. Car ce que démontre le rapport réalisé par le CCOJB, c’est précisément la tendance fâcheuse de nos médias à présenter, bon an mal an, les Israéliens comme des tueurs d’enfants, bref à reprendre, tels quels, sans les interroger, les thèmes (paranoïaques) de la propagande antisémite arabo-musulmane contemporaine. Pourquoi ? Tout simplement, comme le rappelle Joël Kotek dans son étude, parce que dans la Belgique du Troisième millénaire, l’opposition radicale à Israël fait ainsi non seulement consensus, mais encore sens pour servir les intérêts des multiples composantes de la Belgique de gauche comme de droite, catholique comme laïque, flamande comme wallonne, autochtone comme « allochtone ». L’hostilité radicale de la Belgique à Israël tient précisément à la fusion inopinée entre une tradition antisémite « d’en haut », politique et intellectuelle, issue de l’extrême droite, mais aussi de l’extrême gauche, et d’un nouvel antisémitisme surgi « d’en bas » au sein d’une frange de l’immigration de confession musulmane. L’antisionisme radical agit dans notre pays comme une évidence fantasmatique, destinée à servir d’expression à toutes sortes de rancœurs et de causes diverses : inquiétude devant la mondialisation, pessimisme culturel, ressentiment. L’opposition radicale à Israël permet d’unir à bon compte les Belges « d’en haut » à ceux « d’en bas » dans une commune détestation « citoyenne » et soi-disant « anti-raciste » d’Israël. Précisément, c’est en cela que l’on doit considérer l’antisionisme radical comme la religion civique de la Belgique post-nationale à même d’intégrer à moindres frais les populations d’origine immigrée d’obédience musulmane. Il est évident que nos médias, en lieu et place de jeter de l’huile sur le feu, se devraient au contraire de dresser des ponts entre les différentes opinions, afin de favoriser le dialogue au sein de la société. Dresser des ponts intercommunautaires et interconfessionnels est précisément l’un des objectifs proclamés du 5e Forum qui a vu, ceci expliquant cela, une forte participation de musulmans résolus tels Hassan Chalghoumi, l’imam de Drancy, dénoncer l’antisémitisme.

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