Je lis, tu lis, ils écrivent…

Danièle Kriegel, La moustache de Staline, Seuil, 172 p.

Etre la « fille de » est une chose. Etre celle de cette grande intellectuelle que fut Annie Kriegel va encore moins de soi. Nous sommes encore quelques-uns à le subodorer, qui l’avons un peu côtoyée. Elle fut, dans les années d’après-guerre, une stalinienne exclusive, passionnée, intransigeante.

L’esprit de parti incarné. Puis elle changea de camp, passa de L’Humanité (« le journal de la classe ouvrière ») au Figaro, où elle n’eut pas les positions les plus centristes. Annie Kriegel garda les mêmes traits de caractère, le même sens du combat, la même haine pour l’adversaire. Durant les années gauchistes, sa fille Danièle, déjà, était en porte-à-faux : elle était sioniste ! De gauche, mais sioniste. Incompréhension totale. A partir d’octobre 1980, devenue israélienne, installée avec son mari Charles Enderlin à Jérusalem, elle est restée sioniste, et de gauche. Encore vouée à l’incompréhension des autres. Ses anciens camarades gauchistes sont devenus pour la plupart de droite, parfois d’une droite extrême. Les territoires ? Ils n’y ont jamais mis les pieds. Le problème, pour eux, ce sont les Arabes. Ses positions hostiles à l’occupation juive des territoires lui vaudraient d’être taxée d’antisioniste -un comble !-, sinon de nourrir une solide « haine de soi ».

Danièle a toujours choisi l’inconfort. Elle est née au milieu d’icônes aujourd’hui bien démodées sinon vouées aux « poubelles de l’Histoire », dont les photos trônaient en bonne place dans la bibliothèque maternelle : Marx, Lénine, Staline. De la famille lui a été transmis un amour indéfectible pour la France, pour la république, pour l’Ecole, pour la laïcité. Tout cela ne formait qu’un seul bloc insécable. Et puis, transmis du grand-père Becker, un solide anti-cléricalisme de type IIIe République. Aujourd’hui, en Israël, toutes ces valeurs sont plutôt mal portées. Mais que Danièle se rassure : en France aussi. Quand elle était étudiante à la fac de Nanterre, elle voyait parfois sur les murs de douteuses inscriptions, tel ce « Kriegel SS ». Aujourd’hui, c’est son mari Enderlin, correspondant de France 2 à Jérusalem, qui est la cible de violentes campagnes de haine de la part de Juifs français, de part et d’autre de la Méditerranée. Danièle fait front, là encore. Elle se bat. Restent pourtant des regrets. Qui n’en a pas ? Un sentiment d’inaccompli. La lucidité et le souci de la vérité amènent Danièle Kriegel à ce constat : « Ma mère et moi, on s’est ratées : elle m’impressionnait et je l’agaçais ». 

Nathalie Skowronek, La Shoah de Monsieur Durand, Gallimard, 60 p.

Nathalie Skowronek nous revient aujourd’hui avec un bref essai, où elle nous dit son sentiment d’être venue trop tard, quand tout a été dit, de venir après la bataille, non seulement des témoins directs de la Shoah, mais des commentateurs, historiens, philosophes, et autres enfants, petits-enfants de déportés. Née en 1973 à Bruxelles, qu’aurais-je à dire, moi, Nathalie Skowronek, qui me soit totalement singulier ? En d’autres termes : pourquoi aujourd’hui en 2015 encore écrire sur ce sujet ? On pourrait d’ailleurs pousser plus loin le bouchon : pourquoi encore écrire tout court ? Tout n’a-t-il pas déjà été dit et répété ?

Ces réflexions étaient déjà en germe dans son précédent et beau récit dont nous avions rendu compte ici même, Max, en apparence, une enquête sur son grand-père rescapé des camps (chez Arléa). Nathalie sait nous parler de la peur et de la transmission de la peur. Du non-dit, du silence, même si notre connaissance est totale, par tous les pores de notre peau, et même si notre génération paraît épargnée en regard des précédentes : « La peur vient de plus loin et nous dépasse : elle remonte à avant nos naissances, aux souvenirs diffus des exodes, aux traces laissées dans nos consciences par les pogroms, aux récits de traques d’un autre temps ». Une réflexion profonde et dense sur ce qu’une universitaire américaine, Marianne Hirsch, a appelé postmemory, « l’après-mémoire ».

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