Le débat proposé au CCLJ le 29 mai dernier, manière de répondre à la vidéo largement diffusée sur le Net sur la question du départ des Juifs de Belgique, aura réuni autour de la table des intervenants de tous bords : Serge Rozen, le président du CCOJB, Marc Filipson, le patron de la librairie Filigranes et Shimon Bretholz, le président de Belgium stands with Israël. Retour sur une soirée riche en échanges et en réflexions.
Les deux questions posées aux invités par le président du CCLJ, Henri Gutman, auront suscité de vives discussions entre les intervenants, mais aussi dans le public, particulièrement intéressé, présent dans la salle. A la première interrogation « Investi vous-même dans la communauté, à la tête de responsabilités, recommandez-vous de partir ou de rester ? », Serge Rozen s’est voulu raisonnable : « Cette décision est tout à fait personnelle », estime-t-il, « et dépend de la perception de chacun de la situation. Mon rôle en tant que président du CCOJB est de m’assurer que la communauté juive a un futur en Belgique, et de voir quels éléments il faut travailler pour lui assurer ce futur ». Le président du CCOJB cite « l’échec de l’intégration musulmane, vis-à-vis de laquelle l’Etat doit réagir. Une immigration chez qui les préjugés antisémites sont probablement les plus forts et avec laquelle il est donc nécessaire de dialoguer ». Il dénonce aussi le laxisme et le classement sans suite des délits antisémites, plaidant pour « une application plus stricte » des lois sur ces délits. « Notre rencontre avec le ministre de la Justice a rencontré un écho », assure-t-il, « peut-être faudra-t-il même durcir l’arsenal législatif ». Si la communauté juive vit protégée depuis longtemps, Serge Rozen reste toutefois convaincu que la sécurité n’est qu’une solution à court terme. « Il faut renforcer l’éducation, comme le fait déjà le CCLJ avec son programme « La Haine, je dis NON ! », ne pas faire l’erreur de se replier sur soi, et bâtir un dialogue avec les musulmans de bonne volonté qui souhaitent vivre sereinement en Belgique ».
Le ghetto, « à contrecoeur »
Shimon Bretholz a lui décidé de faire son alya, mais considère qu’il n’a pas de recommandation à faire. Marié, père de deux enfants, travaillant dans la sécurité, il se souvient de l’attentat de 1982 à la synagogue de la Régence, duquel il était sorti en courant, alors âgé de 10 ans. Le 24 mai 2014, il s’occupait d’évacuer le mouvement de jeunesse de ses enfants, le Dror, se revoyant plusieurs années en arrière. « Mon père est né en Belgique, il y a été enfant caché. Aujourd’hui, nous sommes protégés par la police, par l’armée… rien n’a changé », affirme-t-il. « J’ai une responsabilité, celle d’assurer un avenir plus sécurisant à mes enfants ». Le déclic, après la fermeture des écoles juives une journée en janvier dernier, c’est sa fille de 15 ans qui le lui a donné, « lorsqu’elle m’a demandé, un soir où on la laissait seule à la maison, de retirer la mezouza… ». Regrettant de ne « pas pouvoir marcher la tête haute, une kippa sur la tête, avec les couleurs d’Israël », Shimon Bretholz déplore cet univers ghettoïsé dans lequel vivent ses enfants, « à contrecœur ». Il ne se résigne pas, mais reste pessimiste : « Tant que nous sommes ici, nous devons continuer à nous battre. Je n’ai plus aucune confiance dans les pouvoirs politiques ».
La Belgique, pays serein ?
Marc Filipson estime pour sa part ne pas devoir prendre parti. « Personnellement, je me suis toujours senti bien en Belgique en tant que Juif et je n’ai jamais souffert d’antisémitisme ». Avec ses quelque 3.000 mètres carrés, sa librairie célèbre chaque année Chrisnoucca et expose dans son entrée toutes les publications que l’on peut trouver sur Israël, « sans le moindre souci », déclare celui que la commune a finalement décidé de protéger depuis l’attentat du Musée juif. « La Belgique est un pays serein dans lequel il fait bon vivre », assure-t-il encore avant d’interroger : « Faut-il plus craindre l’antisémitisme ou la folie des hommes ? »
Le président du CCLJ, Henri Gutman, profitera de l’occasion pour revenir sur sa décision de ne pas fermer le CCLJ le 16 janvier dernier. « Après l’intervention à Verviers contre des djihadistes, la cellule de crise avait recommandé de ne pas ouvrir les institutions juives, comme l’ont fait les écoles juives. Nous avons nous décidé, comme la Synagogue de la Régence et le Service Social Juif, de rester ouvert, estimant après de nombreuses consultations que si la peur était peut-être plus forte, le danger n’était lui toutefois pas plus important que deux jours auparavant. Le CCLJ n’a jamais fermé, et toutes les informations recueillies m’ont assuré que ce n’était pas nécessaire ». Et de préciser que les terroristes visaient en outre les policiers à ce moment-là et non les Juifs, raison expliquant par la suite la présence des militaires.
Dialoguer avec la communauté musulmane
Les interventions des invités donneront lieu à toute une série d’interrogations dans le public, évoquant notamment une enquête révélant un antisémitisme latente parmi les jeunes, dénonçant la désinformation des médias, ou l’antisionisme comme prétexte à l’antisémitisme.
« Il est tout à fait naïf et irresponsable de dire que l’antisémitisme n’est que le fait de quelques fous », lancera une personne du public. « A partir du moment où l’on s’extrait du monde, comment peut-on exiger des gens qu’ils nous considèrent comme tout le monde ? », questionnera un autre, en poursuivant : « A un moment, il faut faire face et affronter, sortir de chez nous et parler aux autres, sans quoi, où que l’on aille, cela ne marchera pas ». « Etre proactif, aller au-devant des choses, agir à son niveau pour que la situation s’améliore (l’effet Colibri) », plaidera une troisième.
« Dialoguer avec la communauté musulmane est essentiel pour assurer notre avenir en Europe et éliminer les préjugés », insistera encore Serge Rozen.
Avec quelques dernières remarques du public qui interpelleront peut-être les hésitants au départ : « Comment se fait-il que les Juifs les plus visibles à Anvers n’émigrent pas ? », ou « On peut constater dans les médias une délégitimation de l’Etat d’Israël, cela ne semble toutefois pas avoir d’incidence sur l’antisémitisme belgo-belge, ni sur celui de la communauté musulmane… » Selon le président du CCOJB, « cette désinformation entraine une importation du conflit qui empoisonne la situation chez nous ». Le CCOJB a ainsi déjà pris les devants en menant une étude sur le traitement du conflit israélo-palestinien par les médias belges. Il rencontrera prochainement les responsables éditoriaux pour la leur soumettre avant de la rendre publique.
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