Le Train des mille, de Bruxelles à Auschwitz

Du 5 au 10 mai 2015, ce ne sont pas moins de 1.000 jeunes de Belgique et d’Europe qui ont fait le voyage jusque Auschwitz-Birkenau à bord du Train des mille. Un voyage mémoriel de sensibilisation aux pires dérives des extrémismes.

« Même au cours de math, une simple grille dessinée au tableau et je pense à une prison… Tout depuis notre retour me ramène à Auschwitz… » Guillaume, avec 16 camarades de 5e et rhéto du Collège Saint-Michel de Bruxelles, a participé au Train des mille 2015. Une expérience dont il n’est pas revenu indemne. Comme la plupart des élèves. « Il faut y être pour le croire. J’ai encore du mal à mettre des mots. Je sais juste que mon regard a changé, je suis revenue différente », soutient Mélina. « J’ai réalisé le pouvoir de l’homme sur d’autres hommes, et cela me rend plus critique sur l’actualité », confie Kandire. Pascal est d’origine allemande. Ce voyage était pour lui aussi essentiel : « J’entends parler de la Seconde Guerre mondiale depuis tout petit. Je voulais voir de mes propres yeux ce que des millions de personnes ont vécu », affirme-t-il.

Un avant et un après-Auschwitz

Dans la tête des participants, il y aura clairement un avant et un après-Auschwitz. Un « après » ce voyage mémoriel organisé conjointement par l’Institut national des Vétérans, la Fédération internationale des résistants et la Fondation Auschwitz, et largement subsidié, limitant la participation financière des élèves à 250 €. Ils étaient ainsi 1.000 jeunes le 5 mai 2015 à monter dans le Train : 750 issus de 30 écoles belges, 250 de toute l’Europe (Luxembourg, France, Italie, Hongrie, Allemagne, Portugal, Slovénie, Croatie et Estonie). Un départ en grandes pompes, en présence du Roi Philippe, accompagné du ministre de la Défense Steven Vandeput, de la ministre de la Mobilité Jacqueline Galant, du ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles Rudy Demotte, du bourgmestre de Saint-Gilles Charles Picqué et des représentants des associations organisatrices.

Les écoles candidates à cette troisième édition du Train des mille ont été sélectionnées grâce à un concours d’appels à projets. Mais les élèves du Collège Saint-Michel auront dû faire preuve d’une motivation supplémentaire pour être du voyage. « Nous n’avions que 17 places… pour 17 classes de 5e et 6e ! », explique Jean-François Béchaimont, professeur d’Histoire-Français qui les a accompagnés. « Nous avons donc demandé aux volontaires de se présenter individuellement dans une capsule vidéo, de nous remettre un petit texte, et de répondre à un questionnaire sur la Shoah, sur base de quoi ils ont été retenus ».  Le Collège Saint-Michel tenait à poser sa candidature avec un rescapé des camps, Alberto Israël, leur guide sur place, comme le seront Paul Sobol (lire notre encadré) et Lydia Chagoll. C’est en effet son témoignage en classe qui a convaincu les élèves de se lancer dans le projet. Un témoignage complété par des visites (Breendonk, Kazerne Dossin), des films (La Vie est belle de Roberto Benigni, Le Soir de joie de Gaston Schoukens), des lectures (Le Journal d’Anne Frank), et l’exposition du CCLJ « Destins d’enfants juifs survivants en Belgique sous la tourmente nazie », installée pendant un mois dans la bibliothèque du Collège.

« Aucune autorité politique polonaise »

Bruxelles-Cracovie. Un voyage de près de 30 heures pour rejoindre la Pologne et commémorer à Birkenau, septante ans plus tard, la libération du 8 mai. « A l’aller, on ne se rendait pas bien compte d’où on allait », reconnait Guillaume. « Au retour, par contre, on a tout reçu en pleine figure… ». Dans le train, des conférences, des discussions, des témoignages sont proposés aux élèves. Un musicologue expliquera le rôle souvent méconnu de la musique dans les camps. Première journée marathon à Auschwitz : impossible de rester insensibles à ces masses de cheveux, à ces innombrables valises et ces vêtements d’enfants, à ces milliers de photos de déportés qui périront dans les chambres à gaz. Dans l’immensité de Birkenau, les participants au Train des mille se rassembleront pour la cérémonie officielle, où prendront la parole le président du Parlement européen Martin Schulz, les représentants des organisations de la mémoire, ainsi que Paul Sobol. « Aucune autorité politique polonaise ! », s’indignent d’une voix les élèves du Collège Saint-Michel, interpellés à plusieurs reprises par les attitudes des locaux. « Après nous avoir guidés dans son baraquement, notre témoin Alberto Israël a voulu nous montrer une exposition sur les tortures, et on l’en a empêché », confirme leur professeur Jean-François Béchaimont. « On a ressenti très peu de compréhension à l’égard des rescapés qui ne semblent d’ailleurs pas les bienvenus. Que ferons-nous une fois les témoins disparus ? Devrons-nous nous contenter de ce que les guides polonais voudront bien nous raconter ? On a l’impression qu’ils veulent désacraliser Auschwitz et surtout le rentabiliser un maximum, cela nous a énormément choqués ».

Conscience politique

Pour souffler un peu, échapper à la foule désormais inévitable à Auschwitz, les élèves assisteront à deux spectacles : l’opéra Brundibar, créé en 1943 par les enfants du camp de Terezin, remis au goût du jour par le Liégeois Vincent Goffin et interprété par seize enfants belges de 8 à 13 ans, et le concert Klezmer de l’ensemble Kroke. Un temps jugé trop court par une majorité d’élèves pour se remettre des émotions de la journée.

Une semaine après leur retour, à l’évocation de leur voyage, les élèves semblaient encore sous le choc de cette expérience. « On a créé entre nous un lien implicite, on se comprend sans forcément devoir en parler », confie Kandire. « Mes parents évitent la discussion, ma mère me dit que mes sentiments sont exagérés, c’est très frustrant. Ca prend tellement de sens pour nous… », insiste Caroline. « Dans nos paroles comme dans nos actes, je pense qu’on a gagné en maturité », ajoute Guillaume, tandis qu’Héloïse, petite-fille de Justes parmi les nations, confie son envie « d’agir ». C’est bien l’intention du Collège, et de Thomas Burion, le bibliothécaire, qui envisage d’apporter prochainement en Belgique une aide concrète à la communauté Rom. « Loin d’un voyage d’agrément, notre participation au Train des mille marque le début d’une conscience politique pour les élèves », souligne-t-il. « Comment éviter que ce processus de déshumanisation, ce sentiment d’indifférence dont la Shoah est le résultat, ne se répète ? Il faut associer le travail de mémoire à l’action concrète ». En attendant de revoir leur témoin, Alberto Israël, avec lequel s’est créée une véritable amitié, Thomas Burion souhaiterait renommer la bibliothèque du Collège et lui donner son nom. Histoire d’inverser le destin. Le premier bibliothécaire, qui dispose d’une stèle à l’entrée du centre de documentation, était en effet le père Deharveng, un Jésuite… membre de l’Action française. 

Plus d’infos   www.traindes1000.be

Paul Sobol « A vous d’être les passeurs de mémoire » « De Belgique quelque 25.000 personnes ont été déportées, le plus jeune avait 35 jours, le plus vieux 93 ans. Seules 1.200 sont revenues. Vous êtes aujourd’hui 1.000 autour de ce monument. Il en resterait 48 après extermination. Nous ne serons pas éternels. Nous sommes les derniers témoins de ces atrocités. A vous, jeunes aujourd’hui, d’être les passeurs de mémoire ». Reprenant les mots de Paul Halter, ancien déporté, Paul Sobol aura marqué les esprits lors de son discours le 8 mai dernier à Birkenau, devant les jeunes du Train des mille. Paul Sobol a séjourné au camp d’Auschwitz du 2 août 1944 au 17 janvier 45, avant d’être emmené dans la Marche de la mort jusque Gross-Rosen, d’être transporté à Dachau, puis envoyé dans les forêts du sud de Munich… Le 25 avril 1945, il prend la fuite après un bombardement et trouve refuge dans un village parmi des prisonniers français, jusqu’à la Libération. Revenu seul à 19 ans, il n’avait jamais pensé un jour remettre les pieds à Auschwitz. C’est sa sœur, la seule rentrée des camps 8 jours après lui, qui lui fera découvrir la Fondation Auschwitz à la fin des années 80. « C’est à Auschwitz que nous avions vu nos parents pour la dernière fois, notre seul lieu de recueillement », confie-t-il. « Nous avons donc décidé d’y retourner ensemble ». C’est aussi la première fois que l’on s’adressera à Paul Sobol pour lui demander de témoigner des camps, de ce projet d’extermination d’êtres humains par d’autres êtres humains et de la spécificité d’Auschwitz. Il deviendra à partir de là témoin régulier dans les écoles pour la Fondation Auschwitz, en collaboration avec l’Institut des invalides de guerre. Agé de 89 ans, il témoignait encore dans cette troisième édition du Train des mille, grâce à la radio diffusée à travers l’ensemble des wagons, avant de le faire sur place, révélant les terribles conditions de vie des déportés. Face aux dérives actuelles, aux négationnistes, Paul Sobol ne fléchit pas. « Je les invite à se rendre à Auschwitz et je leur demande ce qu’ils feraient si on prenait leur famille ici, pour les gazer et les brûler, juste parce qu’ils sont différents. Les dictateurs et les dictatures ne durent qu’un temps. Les êtres humains sont foncièrement mauvais et s’entretuent depuis qu’ils sont arrivés sur terre. Mais ils sont aussi foncièrement bons et ingénieux, pensez à l’homme sur la lune ! C’est le paradoxe de l’être humain. Je reste donc confiant en l’avenir ». Persuadé que le travail pédagogique survivra aux témoins, il reste modeste quant à son rôle pourtant essentiel : « Ce n’est pas parce que je suis un rescapé que je suis un héros. Ce qui compte, c’est ce que j’ai fait de ma vie après. C’est cette volonté, ce courage et cette créativité que j’essaie de transmettre aux jeunes ». Avec cette même démarche il publiera prochainement son deuxième livre, Revivre après Auschwitz.
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