Yaël Hirsch : Rester juif ?

Dans Rester juif ? (éd. Perrin), Yaël Hirsch retrace la trajectoire d’intellectuels juifs convertis au christianisme au 20e siècle. Politologue et enseignante à Sciences Po Paris, elle envisage les enjeux complexes que soulèvent ces conversions qui perpétuent un questionnement sur l’identité juive contemporaine. Elle abordera cette problématique dans une conférence qu’elle donnera au CCLJ le jeudi 4 juin 2015 à 20h30.

En quoi la question de la conversion de Juifs au christianisme est-elle taboue, même pour les tenants de l’assimilation ?

Il est difficile de quitter une minorité. Et quitter le judaïsme, c’est quitter une minorité qui se sent en danger. Et dès le début du 20e siècle, la peur de l’affaiblissement du judaïsme par la perte des Juifs attirés par d’autres religions est palpable. Et cette question est encore plus traumatisante avec la Shoah.

Comment expliquez-vous qu’en dépit de leur conversion au christianisme, la permanence de leur judéité jalonne le parcours de ces convertis ?

En entamant mes recherches, je me suis concentrée sur la question universelle que posent les convertis. Peut-on choisir son identité ? Peut-on décider d’en changer ? Dans les démocraties libérales, les libertés de conscience et d’expression semblent indiquer un idéal selon lequel chacun devrait pouvoir choisir ses affiliations selon ses valeurs et ses affinités électives. A cela s’ajoute la promesse des Lumières selon laquelle on distingue sphère privée réservée au religieux de la sphère publique réservée quant à elle à la citoyenneté. J’ai donc pris naïvement le parti de dépasser l’essentialisme et de m’interroger sur la permanence de l’identité juive originelle de ces intellectuels convertis au christianisme. En dépit de leur conversion, ils se posent tous la question de leur identité juive, et même beaucoup plus après leur baptême Ainsi, le poète Max Jacob truffe son récit de conversion de références juives et il ne cessera de nourrir une réflexion sur son rapport au judaïsme.

Pour quelle raison nombre de ces convertis jouent un rôle important dans le dialogue entre le judaïsme et l’Eglise catholique ?

Ils se situent souvent entre deux types de monde, entre deux constellations de valeurs. Ils sont issus du monde juif. Etre juif dans des sociétés européennes où l’antisémitisme est très présent constitue une expérience de vie que ces convertis ont vécue. Mais ils ont aussi une révélation chrétienne et la volonté de se convertir. Et cette double particularité les place souvent dans un rôle d’émissaires ou d’ambassadeurs. C’est le cas de Jean-Marie Oesterreicher, Juif de Moravie ordonné prêtre en 1927 à Vienne, qui jouera un rôle crucial lors du Concile de Vatican II dans la quatrième section de l’encyclique Nostra Aetate relative aux relations entre catholiques et Juifs. Je ne prétends pas que seuls les convertis peuvent jouer ce rôle d’émissaires mais je pense que leur position fragile d’entre-deux leur permet de bien cerner les points de vue des uns et des autres.

En quoi ces intellectuels convertis sans la moindre contrainte au christianisme sont-ils des nouveaux marranes ?

Il est évident que les conversions des marranes espagnols sont forcées et que les intellectuels convertis du 20e siècle que j’évoque dans ce livre ont fait un choix individuel et libre. Ce sont donc deux situations différentes. Toutefois, la figure du Marrane, ce Juif qui fait semblant de se convertir pour ne pas avoir à partir mais qui continue de pratiquer le judaïsme en secret et dans son foyer, joue un rôle notable dans l’horizon intellectuel des Juifs modernes en quête d’identitaire et des Juifs convertis.

Pourquoi ces convertis nous permettent d’envisager la capacité d’une société à tolérer la différence ?

Ils sont un miroir du malaise qui paralyse les démocraties au 20e siècle. D’abord parce qu’ils sont toujours renvoyés à leur judéité et que la promesse de libre choix de la confession n’est pas tenue. Ensuite parce qu’avec leur baptême, ils vont jusqu’au bout de l’assimilation totale même s’ils ne parviennent pas à « terminer » leur judaïsme. En ce sens, ils posent de manière aiguë la fameuse « question juive », celle de savoir pourquoi, même sortis de la religion, les Juifs continuent à se différencier du reste des sociétés européennes sécularisées.

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