Amir Gutfreund « L’amour demande autant de courage qu’une guerre »

A travers cinq amis d’enfance, Amir Gutfreund retrace l’histoire de son pays et de leurs vies. La victoire, l’échec, l’amour ou l’amitié ne cessent de les révéler. 

D’où vous vient le goût de la lecture et des mots ?

Amir Gutfreund  J’ai appris à lire très tôt, dans une maison où il y avait peu de livres. C’est en ouvrant un album, sur la victoire de la guerre des Six-Jours que j’ai été éveillé à la lecture. Depuis lors, je dévore tout, sans tabous ni limites, même les notices de médicaments (rires), tant j’aime la musique des mots. Peut-être est-ce pour cette raison que je me sens à la maison dans la langue hébraïque. En entrant dans le monde d’autrui, l’écriture me permet de mieux saisir l’Humanité. J’ignore pourquoi je suis devenu écrivain, mais je me sens dépositaire d’une mémoire. Et puis, j’aime tellement raconter des histoires.

L’histoire de votre pays est justement au cœur de Pour elle, volent les héros, pourquoi ?

AG  Je décris effectivement Israël depuis que je le connais. Mais il ne s’agit pas d’un roman sur son histoire, plutôt d’une enfance à travers les yeux de ceux qui sont des « outsiders de l’Histoire ». A savoir ma famille ou mes amis, des gens simples, trop occupés à survivre pour avoir le temps de penser à des perspectives politiques ou sociales. Le savoir est problématique pour ceux qui ne sont pas éduqués, car ils doivent se contenter de résoudre des problèmes de la vie quotidienne. Or l’Histoire et les grands événements parviennent pourtant, par ricochets, dans leur existence. Quand on est juif et israélien, on est constamment touché par l’Histoire. C’est probablement cette urgence qui me pousse à écrire…

« Le courage ne se trouve pas seulement dans les guerres ». Ce roman rend-il hommage au courage de vivre ?

AG  Oui, cette leçon me vient de mes parents. Même lorsqu’il se passait quelque chose d’horrible, comme une guerre ou un attentat, le dîner était servi à l’heure. C’était la seule façon de s’y confronter. Etant donné qu’on ne peut guère influencer l’Histoire, autant aimer ses enfants et continuer à vivre. Le courage se trouve effectivement au cœur du livre, mais qu’implique-t-il vraiment ? Je connais des gens capables de foncer en première ligne lorsqu’ils sont au front, mais incapables d’inviter une fille à boire un verre. Israël vit avec le culte des héros, c’est sûrement pour ça que je suis devenu colonel dans l’armée de l’air. Demeurer humain en restant soi-même représente déjà une forme d’héroïsme. Or comme le racontent les cinq amis d’enfance de ce roman, l’amour demande autant de courage qu’une guerre !

En quoi l’amitié incarne-t-elle l’un des ciments de l’existence ?

AG  L’amitié à l’israélienne naît dans l’enfance et se poursuit en grandissant. Les cinq protagonistes de mon livre évoluent ensemble, même si la vie les sépare par moments. Moi, j’ai perdu mes copains d’avant, alors je renoue en quelque sorte avec la puissance de l’amitié entre ces pages. La vie n’a pas de goût sans cela ou sans amour. Aussi mes héros sont-ils constamment dans cette quête. J’écris beaucoup sur l’enfance, parce qu’elle reste très vivace dans mon esprit. Après tout, Freud estime qu’elle nous construit. Il en va de même de mon pays, qui fait tellement partie de moi. Cela peut paraître illogique, mais j’aime la vie en Israël. Croyez-moi, je ne la conçois pas ailleurs.

En bref Amir Gutfreund a le ravissement d’un éternel enfant. C’est à travers les yeux de celui-ci qu’il racontait comment un gamin se familiarise avec la Shoah. Un roman-culte (Les gens indispensables ne meurent jamais) désormais enseigné dans les écoles d’Israël. Cette fois, il suit cinq copains grandissant ensemble. Cinq garçons secoués par les événements s’inscrivant dans leur quotidien. « Dans cette atmosphère nébuleuse, nous ignorions que l’Histoire commençait déjà à se fourvoyer ». Le livre se déroule de la guerre des Six-Jours jusqu’à l’assassinat de Rabin. Autant d’années qui vont forger les protagonistes. Toute la puissance de cette fresque étant de ne pas perdre de vue que la vie continue, avec ses joies, ses déceptions, ses surprises et ses émotions. Amir Gutfreund – Pour elle, volent les héros – éd. Gallimard
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