Aggiornamento ou décès de la gauche israélienne

Dans la foulée de l’échec, un de plus, du centre-gauche à remporter les élections à la Knesset, les commentateurs se sont naturellement interrogés sur ses raisons. C’est un exercice complexe, les résultats d’un scrutin électoral relevant toujours d’une multiplicité de causes.

Certaines causes menant aux résultats d’un scrutin sont circonstancielles, et par conséquent imprévisibles : telle déclaration, par exemple, d’un porte-parole autoproclamé de la gauche jugée offensante par une partie de l’opinion qu’on prétendait séduire, mais dont l’impact est à l’évidence difficile à juger. D’autres tiennent à la personnalité des chefs des camps en présence. On a beaucoup glosé sur le manque de charisme d’Yitzhak Herzog, le leader travailliste, sur sa voix nasillarde, sur son allure de premier de la classe propre sur lui. D’autres encore pointent les tendances lourdes de la démographie et de la culture politique. Arrêtons-nous un instant sur ces dernières.

Il est certain que l’opinion israélienne a viré à droite, dans un mouvement déjà ancien et qui n’a fait que s’accélérer au fil des ans. Le Likoud a su profiter du bouleversement démographique provoqué par les masses d’immigrants en provenance des pays musulmans, notamment d’Afrique du Nord, comme de l’épuisement idéologique de l’élite ashkénaze séculière qui a créé ce pays à son image, ainsi que du ressentiment tenace à son égard du « second Israël » des « Orientaux ». Les comportements électoraux n’ont fait que refléter cette évolution, puisque la droite a emporté virtuellement tous les scrutins depuis le « renversement » de mai 1977 qui l’a vue arriver aux affaires. Les deux exceptions sont révélatrices : Yitzhak Rabin en 1992 et Ehoud Barak en 1999, soit deux généraux centristes, le dernier ayant par ailleurs bénéficié de l’éphémère élection directe du Premier ministre au suffrage universel.

Or, les structures socio-culturelles du peuple israélien ne changeront pas dans un sens favorable à la gauche, bien au contraire. Par le simple jeu de l’évolution démographique, le poids de la religion dans la vie nationale ne fait que croître. La monopolisation de tous les leviers du pouvoir par la droite en assure la perpétuation, et menace les derniers bastions de la vision libérale du sionisme : la Cour suprême et l’université. Si la gauche garde sa prépondérance dans les hautes sphères de la culture, elle l’a largement perdu ailleurs. Culturellement, idéologiquement, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même.

De ce qui précède, on peut conclure qu’il n’y a pas grand-chose à faire, sinon s’arc-bouter sur ce qui reste du sionisme démocratique d’antan et en défendre avec l’énergie du désespoir les dernières places fortes. C’est une conclusion suicidaire. En politique, rien n’est jamais écrit à l’avance. Ceux qui, comme moi, sont assez vieux pour se rappeler les très riches heures du Parti travailliste n’ont pas oublié la stupeur provoquée par la victoire du Likoud en 1977, tellement le pouvoir de l’Alignement, comme on appelait à l’époque l’alliance entre le Mapaï (Travaillistes) et ses satellites de gauche, Ahdout HaAvoda, puis Mapam, semblait voué à l’éternité. La farce pathétique de la courte coalition que Benjamin Netanyahou vient de constituer pourrait bien annoncer la fin d’un cycle historique.

Cependant, afin que la gauche retrouve une chance de diriger ce pays, il lui faut d’abord comprendre ce qui lui arrive. Car elle n’est pas innocente de son malheur. Elle a permis à ses adversaires de la chasser d’un « camp national » prétendument incarné par eux. Et, au-delà des symboles nationaux, elle n’a pas réussi à se connecter avec les masses, leurs besoins identitaires et leurs peurs existentielles. C’est le problème auquel se heurte d’ailleurs la social-démocratie un peu partout en Europe.

Je ne lui suggère pas, bien entendu, de singer la droite et de mettre dans sa poche ce qui en fait la spécificité : la quête de la paix, la défense de la démocratie et des droits de l’Homme. Bien au contraire, là où elle s’est lourdement trompée, c’est d’avoir choisi d’ignorer les peurs populaires au lieu de les affronter avec ses propres armes. Toute la campagne de Herzog et de ses amis s’est focalisée sur le « socio-économique », alors qu’à l’évidence les citoyens de ce pays se déterminent en fonction de la sécurité, la leur et celle de leurs enfants. Tout au plus les a-t-on entendus condamner le gouvernement pour mettre en danger l’alliance avec le grand frère américain. Mais pas un mot sur le danger qui fait courir la perpétuation de l’occupation sur l’existence même de l’Etat juif. Pourtant, tous les sondages le montrent, les Israéliens ne sont pas plus attachés à la colonisation qu’hostiles à la création d’un Etat palestinien.

La recette pour déloger, enfin, la droite du pouvoir ? Etre soi-même, afficher hardiment ses positions, affronter les peurs de l’électorat avec de vraies solutions. Est-ce trop demander à une gauche qui aspire à reprendre les rênes du pouvoir ?

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