Dans une enquête consacrée à la radicalisation islamique à Bruxelles, Samir Amghar, sociologue français spécialiste du salafisme, s’efforce de cerner l’ampleur, la nature et les contours du discours antisémite dans les milieux musulmans radicalisés. Bien qu’important, le ressort antisémite apparaît toutefois comme un élément parmi d’autres dans le processus de radicalisation de musulmans bruxellois.
Quel est l’objet de votre enquête et quelle méthodologie avez-vous utilisée ?
Samir Amghar Initialement, l’enquête n’avait pas pour objet de traiter spécifiquement l’antisémitisme musulman. Il s’agissait d’examiner les processus de radicalisation islamique à Bruxelles. Et l’antisémitisme était une variante parmi d’autres, dans la mesure où cela posait la question de l’interaction avec l’altérité. L’autre quand il n’est pas musulman et quand il est l’incarnation la plus poussée de l’ennemi de l’islam. Notre travail sur le terrain s’est organisé en deux temps. Nous avons d’abord mené une observation de type ethnographique, en fréquentant de manière assidue des mosquées bruxelloises ou des conférences. Nous avons créé du lien et un rapport de confiance avec les individus qui les fréquentent. Ensuite, l’enquête s’est poursuivie par un travail d’entretiens ouverts, sur base d’un questionnaire préalablement défini avec des fidèles de ces mosquées bruxelloises. Parmi les questions que nous abordons avec nos interlocuteurs, il y en a qui portent sur le rapport aux Juifs et la perception qu’ils en ont.
Quelles sont les particularités de l’antisémitisme musulman que vous avez pu cerner ?
SA L’antisémitisme musulman dans les milieux radicaux n’est pas homogène. Il se constitue de plusieurs sédiments. Le premier est théologique. Selon cette vision radicale, l’islam vient clôturer le cycle de la révélation et corriger les anciennes croyances juives et chrétiennes biaisées et imparfaites. Jusque-là, il n’y a rien d’antisémite. On peut considérer cela comme de l’antijudaïsme. En revanche, cet antijudaïsme prend souvent une forme antisémite, dans la mesure où il renvoie à la figure du Juif traître, une thématique classique de l’antisémitisme occidental moderne : le Juif est, par essence, une personne sur laquelle on ne peut compter. Le deuxième sédiment s’appuie sur cet antijudaïsme primaire, en se développant au contact de l’antisémitisme occidental. Des savants musulmans ont réalisé des séjours en Europe au début du 20e siècle et ont été séduits par l’antisémitisme qui s’y développe. Ainsi Saïd Qutb (idéologue des Frères musulmans) a passé un an aux Etats-Unis, Rachid Rida (théoricien salafiste) a vécu Europe et le Mufti de Jérusalem al-Husseini était en contact avec les nazis. Ces individus ont participé à la diffusion de l’antisémitisme occidental dans le monde arabo-musulman. Ils ont recyclé cet antisémitisme étranger à la tradition musulmane en lui donnant un vernis islamique. Les Protocoles des sages de Sion deviennent alors un livre fondamental, car il leur permet d’affirmer que non seulement les Juifs dominent le monde, mais qu’ils cherchent aussi à mettre les musulmans sous leur joug. Avec en toile de fond le conflit israélo-palestinien qui commence à se dessiner dans les années 1930. Une remarque s’impose sur ce conflit : il joue essentiellement un rôle démultiplicateur dans l’antisémitisme musulman populaire.
Pour ces islamistes, Israël et les Juifs ne font-ils qu’un ?
SA Les Juifs sont essentialisés : ils sont solidaires d’Israël, de leur communauté, et ils pensent tous la même chose, surtout lorsqu’il est question de défendre Israël. Cela participe d’une vision antisémite selon laquelle ils sont tous les mêmes. Et paradoxalement, ces reproches antisémites traduisent aussi une fascination pour les Juifs pris comme exemple à suivre en termes d’organisation communautaire et de réussite. Et à nouveau, ils associent nécessairement les Juifs aux professions libérales et intellectuelles. Comme s’ils étaient tous riches, médecins ou avocats.
Avez-vous relevé un sédiment de cet antisémitisme lié à la lutte contre l’islamophobie ?
SA Les islamistes expliquent l’islamophobie et le mal-être des musulmans d’Europe aujourd’hui à travers une grille de lecture complotiste. C’est ici que le discours du « deux poids deux mesures » se glisse. Quand un Juif est maltraité, tout le monde en parle. Quand c’est un musulman, cela n’émeut personne. Non seulement le terme « islamophobie » est contesté, mais la classe politique et les médias ne réagissent pas aux actes islamophobes. Cette manière de voir les choses nourrit l’antisémitisme, car elle renvoie systématiquement à la théorie du complot. Les Juifs réussissent à faire reconnaître l’antisémitisme dont ils sont victimes, les musulmans, quant à eux, n’y arrivent pas avec l’islamophobie. Pourquoi ? Pour les prédicateurs islamistes, c’est parce que les Juifs sont partout ; ils ont des relais et des réseaux. A cette jalousie à l’égard des Juifs correspond également une fascination pour la communauté juive qui a réussi à inverser les rapports de force en dépit de tout ce qu’elle a subi par le passé.
Est-ce la raison pour laquelle les prédicateurs islamistes parlent sans cesse du CRIF en France ?
SA Oui, car il a réussi à inscrire la lutte contre l’antisémitisme à l’agenda politique français. Mais ces antisémites vont plus loin : non seulement le CRIF est influent dans la lutte contre l’antisémitisme, mais il définit aussi la politique étrangère de la France, notamment au Proche-Orient. En empruntant énormément de raccourcis et à travers cette lecture simpliste, ils obtiennent une explication du monde cohérente.
Avez-vous découvert quelque chose de surprenant ?
SA A l’issue de notre enquête, nous avons en effet découvert que le discours antisémite n’est pas central dans les processus de radicalisation ! Il n’est qu’un élément parmi d’autres de la radicalisation. Ce n’est pas l’entrée centrale pour comprendre le parcours de radicalisation qui peut conduire des musulmans à partir en Syrie par exemple. Le discours anti-chiite, en revanche, occupe une place centrale. Ces jeunes radicalisés se considèrent comme des musulmans sunnites devant venir en aide à leurs frères sunnites, parce qu’ils sont menacés par les Chiites. La tradition chiite appartient certes à l’islam, mais elle est fausse. Elle aurait été créée par un Juif converti à l’islam pour détruire dans l’œuf cette religion ! Une autre déclinaison du complotisme.
Samir Amghar est docteur en sociologie politique de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHSS). Ancien chercheur postdoctorant au Centre d’études des relations internationales de l’Université de Montréal, il est actuellement chercheur postdoctorant au Centre de la vie politique de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Spécialiste du radicalisme musulman, il a notamment publié en 2011 Le salafisme d’aujourd’hui (éd. Michalon) et en 2013 L’islam militant en Europe (éd. Infolio).
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