Les régimes dictatoriaux ont souvent tendance à octroyer au peuple des droits sociaux (leur offrir du travail, du logement à bon marché, une assurance maladie, des pensions) tout en évitant de lui accorder les libertés.
La différence entre ces deux types de droits saute aux yeux. Les premiers ne représentent pas de danger immédiat pour le pouvoir : le peuple est content, il bénéficie de prestations, il reçoit de l’argent. Si l’on y ajoute tout l’appareil de propagande politique ou politico-religieux, les individus obéiront.
En revanche, accorder des droits politiques consiste à donner au peuple le droit de renvoyer chez eux les dirigeants dont il est mécontent. C’est insupportable pour tout despote. Garantir la liberté d’expression permet au peuple de critiquer les abus du pouvoir. La liberté religieuse, pour sa part, empêche le dictateur de fonder son autorité sur un Dieu « officiel ». Et le droit à bénéficier d’une justice indépendante rend impossible, ou du moins difficile, de se débarrasser des gêneurs en les éliminant grâce à des juges aux ordres. D’où la tentation du despote : accorder les droits sociaux sans les libertés.
L’URSS a tenté de mettre en œuvre une telle politique sélective. Mais ce faisant, les dirigeants soviétiques avaient oublié une vérité dérangeante : on ne peut redistribuer que ce que l’on a auparavant produit. Or sans Etat de droit, la corruption est inévitable, l’argent ne va pas où il doit aller, les individus, démotivés, se transforment en assistés, et bientôt il n’y a plus d’argent pour financer les largesses du pouvoir.
La leçon du 20e siècle est claire : sans libertés, pas d’économie efficace, et donc pas de possibilité de redistribuer une partie des ressources produites. Mais la mondialisation de l’économie, qui a suivi l’effondrement de l’Union soviétique, risque fort, par la concurrence planétaire qu’elle implique, de fragiliser les politiques de redistribution. Les individus bénéficieraient alors des libertés, mais beaucoup moins des droits sociaux.
La gauche se trouve écartelée entre ces deux perspectives. Soit elle insiste sur la question sociale : elle est alors attentive à la misère du monde, se radicalise face aux inégalités croissantes, documentées par le célèbre Thomas Piketty, se montre complaisante vis-à-vis des « damnés de la terre » (Nizan), refuse de critiquer les conceptions de ces derniers, peu favorables à l’extension des libertés (notamment pour des raisons religieuses) : bref, elle oublie la leçon de l’URSS (pas de droits sociaux sans libertés) et commet à nouveau l’erreur de Sartre, qui ne voulait pas « désespérer Billancourt » (les usines Renault, haut lieu de la contestation ouvrière) en dénonçant les crimes du communisme, idéal des prolétaires.
Ou bien -seconde possibilité- la gauche se centre sur les aspects « sociétaux », c’est-à-dire sur le progrès des libertés (droit à l’avortement, égalité de l’homme et de la femme, droit au mariage pour tous, droit au blasphème…). Quand la question du chômage semble insoluble et échappe largement au pouvoir des Etats pris isolément, il est tentant de s’intéresser à ces questions : les libertés sont indispensables à la résolution de la « question sociale », et l’Etat possède sur ce point une souveraineté qu’il a largement perdue en matière socio-économique.
La gauche sociétale s’oppose aujourd’hui radicalement aux complaisances d’une partie de la gauche sociale à l’égard de l’islamisme soft, qui récuse, même en condamnant la violence djihadiste, les grandes conquêtes libérales du dernier quart de siècle. Elle affirme ne pas avoir oublié ses exigences fondamentales d’égalité sociale. Elle veut peser sur le cours des choses, et pour ce faire elle accepte les règles du jeu de la mondialisation.
Si elle arrivait à préserver ses idéaux d’égalité tout en prenant ce risque, elle aurait réussi à synthétiser ses deux dimensions, sociale et sociétale. Si, en revanche, elle se laissait absorber par le néolibéralisme, elle aurait lamentablement échoué. Mais le pari vaut d’être tenté.
La gauche sociale a pour sa part le mérite de rappeler à la gauche sociétale, qui est la gauche de gouvernement, que la lutte contre les inégalités constitue sa raison d’être. La gauche sociétale et responsable a raison, mais son pari est si risqué qu’une piqûre de rappel est parfois nécessaire : d’où l’utilité de la gauche sociale, qui ne devrait cependant surtout pas gouverner.
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