« L’alya de la peur » fonctionne-t-elle vraiment?

Même si le gouvernement israélien et ses partisans en diaspora tentent d’en faire une prophétie auto-réalisatrice, la fuite des Juifs d’Europe vers Israël est loin d’être un fait accompli.

Les pourcentages des Juifs d’Europe ayant fait leur alya* ces dernières années claquent comme autant de mauvais présages: non pas tant en Belgique où, selon l’Agence juive**, elle n’a augmenté que très lentement :

De plus ou moins 100 Juifs par an durant la décennie 1990, elle est à 250 départs annuels depuis 2010. Par contre, pour les cinq premiers mois de 2015, l’émigration des Juifs ukrainiens a augmenté de 82% par rapport à 2014.

De même pour les Juifs russes : + 51% ou ceux d’Italie : + 46%. Et bien sûr, il y a la France où l’alya 2014 a été de 130 % supérieure à celle de 2013 qui était déjà en hausse de 63% par rapport à 2012….

Des statistiques répétées à satiété par la droite dure en diaspora. En même temps que les chiffres des actes à caractère antisémites, (qui incluent aussi bien l’attaque du Musée juif de Bruxelles qu’une croix gammée tracée sur un mur).

Le tout pour tenter de créer une prophétie auto-réalisatrice : « Les Juifs sont dans la même situation qu’en Allemagne en 1933, voire en 1939. Il faut fuir avant qu’on ne n’ouvre à nouveau les camps d’extermination »

Si ce est martelé dans toute la diaspora, c’est afin d’aider les gouvernements Netanyahou qui fantasment l’alya de tout ou partie des 500.000 Juifs français. Lui –même, comme ses ministres, répète aussi sans cesse le même message :

 « À tous les juifs de France, je vous le dis : Israël n’est pas seulement le lieu vers lequel vous vous tournez pour prier, l’État d’Israël est votre foyer ». (Paris, 14 janvier après les attentats contre Charlie et l’Hyper Cacher)

Et le gouvernement israélien vient d’investir 35 millions de dollars dans le « Tsarfat Tehila »  (« la France d’abord ») destiné à aider à l’insertion les olim français, belges et ukrainiens. Et pourquoi pas ? Tous les dirigeants israéliens, de gauche comme de droite, ont lancé des appels à l’alya.

En fait, Israël a été créé dans l’espoir que s’y installent tous les exilés en diaspora  et d’abord ceux qui y sont en danger. Est-ce le cas pour les communautés juives d’Europe ? C’est, hélas, indéniable, comme en témoignent les nombreux crimes antisémites :

Celui d’Ilan Halimi, les victimes de Mohammed Merah, Et le musée Juif de Bruxelles et les attaques à Copenhague… Les Juifs font partie des cibles prioritaires des tueurs islamistes. A ces crimes s’ajoute aussi l’incontestable antisémitisme d’une partie des communautés musulmanes, notamment chez les jeunes.

« L’alya doit être un acte positif et non une fuite »

Dans la plupart des pays d’Europe, à cause d’eux, il est devenu dangereux d’arborer quelque signe distinctif juif que ce soit. Les enfants juifs sont malvenus voire maltraités dans l’enseignement public.

Ce qui entraîne une réflexion sur l’idée d’un départ vers Israël chez beaucoup de Juifs dont le sionisme se limitait auparavant à soutenir de chez eux l’État juif. Sans que la plupart envisagent de à l’acte. Pour l’instant en tous cas.  

Car il faut bien voir que les chiffres relativisent les pourcentages dramatiques cités plus haut : l’augmentation de 46% de l’alya d’Italie correspond à 146 personnes sur 37.000. De même en Ukraine : 2.936 sur 250.000. Ou en Russie : 2.434 sur 1,2 million.

Chez nous, les départs de 2014 ne représentent  que 0,86 % des quelques 30.000 Juifs belges. Et, en France, 1,3% de la communauté., selon un intéressant article du « Times of Israël »***, existe-t-il à cet égard une spécificité française :

Ce sont surtout les Sépharades qui émigrent. Ce qui peut sembler normal puisque depuis les années 60, ils constituent les 2/3 du judaïsme français. Sauf qu’ils représentent entre 80 et 90% des olim de France.

En cause, le souvenir des traumatismes connus en Afrique du nord, surtout en Algérie et qui ont entraînés leur départ massif vers la métropole. Mais aussi, le fait qu’à l’inverse des Ashkénazes majoritairement laïcs, ils sont plus traditionnalistes et font donc aussi une alya religieuse.

Reste que, même ainsi, ceux qui estimaient (espéraient) qu’en 2015, l’alya des Juifs de France atteindrait les 10, voire les 15.000 personnes risquent d’être déçus. Selon l’Agence juive, pour les cinq premiers mois de l’année, les départs sont en baisse de 20% par rapport à 2014.

C’est que « l’alya de la peur » ne représente pas une bonne solution pour la plupart des dirigeants juifs comme, par exemple, le grand rabbin de France, Haïm Korsia, pourtant lui-même d’origine sépharade, qui affirme :

« L’alya ne devrait jamais être le résultat de la peur, mais d’un appel interne ». Ou le député UDI de la 8ème circonscription des Français de l’étranger, Meïr Habib, ami personnel du 1er ministre israélien mais qui n’en déclare pas moins:

« L’alya doit être un acte positif, mûrement choisi, et non une fuite (…) les Juifs sont chez eux en France et la très grande majorité des Juifs restera ». En fait, tout se résume à cette question : face aux bien réels dangers actuels, faut-il rester et se battre ?

Ou, comme auraient dû le faire les Juifs allemands durant les années 1930, doit-on fuir pour sauver sa vie ? En cette matière, comme dans bien d’autres, les conseilleurs –dans un sens ou l’autre- ne sont pas les payeurs.

Il existe pourtant un critère qui semble pertinent : l’attitude des autorités. Si elles collaborent à l’antisémitisme ou même se contentent de le laisser sévir, il est sans doute temps de préparer ses valises. C’est, par exemple, le cas en Turquie.

Cela risque de l’être en Hongrie  où la dérive du gouvernement Orban vers l’extrême droite néo-nazie s’accentue. Ce n’est le cas ni en France ni en Belgique, même s’il a fallu un bien trop long délai à nos autorités pour prendre conscience du danger.

A quoi s’ajoute un dernier point qui mérite réflexion : entre 20 et 25% des olim ne s’adaptent pas à Israël et reviennent dans leur pays d’origine. Un double gâchis.  

*Alya : litt. « montée » en Israël. Le Juif qui la fait est un « olè » (plur. : olim).

**Agence juive : organisme israélien en charge de l’immigration des Juifs de la Diaspora et de leur accueil dans le pays

*** http://fr.timesofisrael.com/le-debat-sur-lalyah-expose-les-divisions-de-la-communaute-juive-de-france/

]]>