La communauté juive entre islamistes et nazis

Alors que, comme partout en Europe, le nombre d’actes antisémites a bondi en 2014, les  Juifs britanniques s’inquiètent d’une montée en puissance des néo-nazis. Justifiée ou non, cette crainte est révélatrice de l’anxiété de la communauté

Joshua Bonehill  a beaucoup d’imagination. Ce jeune Britannique (il a 23 ans) a appelé ses partisans à le rejoindre samedi prochain 4 juillet avec des drapeaux israéliens qu’ils déchireront ensemble (les incendier est illégal au Royaume-Uni).

Après quoi, ils se réuniront dans un lieu privé –tenu secret pour l’instant-  afin de brûler quelques exemplaires du Talmud. Et où veut-il faire tout cela ? Nulle part ailleurs qu’à Golders Green, un des deux quartiers juifs de Londres*. C’est que Joshua Bonehill a de l’ambition. 

Il veut devenir roi des grenouilles d’un étang qui s’est beaucoup asséché: l’extrême-droite britannique.  Car, après avoir connu leur heure de gloire dans les années 1980, ses divers partis (British National Party, National Front, Britain First…), se sont effondrés.

La plupart de leurs militants ont rejoint le plus respectable (et beaucoup plus efficace) UKIP (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni) de Nigel Farage. Ce sont qui restent, les plus durs, que veut réunir autour de sa personne Bonehill.

Ce pourquoi il ne devrait pas trop forcer sa nature : c’est un (néo) nazi convaincu, un  antisémite forcené qui a été arrêté à plusieurs reprises pour « harcèlement racial aggravé » ou « incitations à la violence raciale ».

Par exemple, il avait appelé à une « manifestation de masse » le 22 mars passé, pour dénoncer la « judaïsation » de Stamford Hill et surtout l’existence de ce qu’il considère comme une « police religieuse », les  « Shomrim »**

Mais Joshua Bonehill  n’a pas la tâche facile. Tous, à l’extrême-droite, ne partagent pas sa haine des Juifs. Ainsi, le groupe nationaliste « Britain first », entend-il, au contraire, soutenir la communauté. Sa priorité à lui, c’est de lutter contre « l’islamisation » du Royaume-Uni.

Fin janvier de cette année, il a même proposé d’organiser des « « patrouilles de solidarité » afin de protéger les Juifs de Golders Green. Une offre que les dirigeants de la communauté  juive ont poliment déclinée :

« Britain First » n’aime pas vraiment les Juifs et les utilise seulement comme un moyen de   se débarrasser des musulmans » et concluant : « Nous rejetons aussi bien « l’islamophobie » que l’antisémitisme ».

« Le droit de manifester et de s’exprimer vaut aussi pour les nazis. »

Qui plus est, Joshua Bonehill  est, pour l’heure, assez peu renommé chez les extrémistes de droite. Au point de devoir, faute de participants, annuler sa manifestation à Stamford Hill. Tout au plus, s’est-il trouvé une vingtaine de jeunes pour s’en prendre à une synagogue du quartier.

Ils y ont déchiré des livres de prière et agressé des fidèles en hurlant qu’ils allaient tous les tuer. Même si les dégâts ont été limités, cela  a suffi à mettre en émoi les Juifs du pays. Car la 2ème communauté juive d’Europe*** se sent déjà gravement menacée.

Comme partout en Europe occidentale, elle est aux prises avec les intégristes islamistes et l’antisémitisme « culturel » d’une parte de la jeunesse musulmane. Selon le Community Security Trust (CST), le service de sécurité communautaire, les attaques antisémites ont explosé.

Elles n’avaient jamais atteint un tel niveau depuis le début de leur recensement en 1984 : en 2014, elles ont dépassé de 25 % le « record » de 2009. Avec 1168 agressions (le double de 2013), elles dépassent même celles de France (851 attaques).

Certes, il n’y a pas eu, fort heureusement, des assassinats comme ceux de Toulouse, Paris ou Bruxelles. Mais, néanmoins les agressions physiques dans les rues et les profanations de cimetières se sont multipliées.  

Même si la majorité des actes recensés par le CST sont beaucoup moins graves (graffitis, insultes verbales ou via les réseaux sociaux), la communauté juive est inquiète. D’autant qu’il y a déjà 500 incidents similaires durant les cinq premiers mois de 2015.

Une inquiétude qui n’est pas nouvelle : en 2013 –donc avant la guerre de Gaza de 2014- un sondage de l’Union Européenne montrait que 41 % des Juifs britanniques disaient avoir ressenti de l’antisémitisme et 19 % avoir été victimes de harcèlement antisémite en un an.

C’est dire si l’idée d’être –en plus- aux prises avec des néo-nazis le 4 juillet prochain ne les enchante guère. D’autant que, pour faire bonne mesure, J. Bonehill a récupéré la cause palestinienne dans l’espoir de surfer sur l’actuelle animosité envers la politique israélienne.

Les dirigeants communautaires ont donc demandé à la police l’interdiction de la manifestation. Réponse : impossible. Le droit de manifester et de s’exprimer vaut aussi pour les nazis.

« Par contre, a précisé le Premier Ministre David Cameron au Parlement, si des infractions pénales sont constatées ou si des individus manifestent des sentiments antisémites, ils subiront toutes les rigueurs de la loi ».

Du coup, même si c’est le shabbat, les Juifs envisagent une contre-manifestation pacifique. De son côté, le CST, même s’il se dit « préoccupé et dégouté », prend les appels du jeune nazi avec calme.

J. Bonehill  est avant tout un provocateur dont la capacité de mobilisation est très limitée, estime, comme beaucoup, le CST. Même s’il tente d’utiliser les médias, il ne représente pas un danger immédiat et pourrait vite disparaître des radars antiracistes.

N’empêche, selon un sondage récent, la moitié des Juifs britanniques estiment que leur niveau d’anxiété actuel est un des plus élevé de leur vie. Et autant craignent que le judaïsme n’ait plus d’avenir en Grande Bretagne.

Mais, en même temps, une très grande majorité d’entre eux se sentent en sécurité dans ce qu’ils considèrent être « une des sociétés les plus tolérantes du monde ». Comme partout en Europe, les Juifs britanniques sont loin de préparer leurs valises et de fuir leur pays.

*Golders Green (NO de Londres) est un quartier bourgeois qui compte environ 20% de Juifs. A l’inverse de l’autre quartier juif de Stamford Hill (NE), où vivent surtout des communautés ultra-orthodoxes, tous les courants du judaïsme y cohabitent 

**Shomrim (Gardiens en hébreu) : groupe de vigiles bénévoles juifs qui veulent aider les forces de sécurité à lutter contre la délinquance (vols, agressions…).  Un soutien que la police apprécie peu, au demeurant

***Avec ses quelques 300 000 membres, la communauté juive britannique n’est précédée que par celle de France (environ 500.000 âmes).  Les 2/3 des Juifs anglais vivent à Londres et ses environs.

 

]]>