A priori, le lieu du baptême de Jésus n’a guère d’intérêt pour l’État juif. Sauf qu’au Moyen Orient, religion et politique, histoire et argent sont toujours inextricablement liés.
1500 ans au moins que cela dure : les chrétiens qui venaient pérégriner en Terre sainte passaient toujours par le lieu dit « Qasr el Yahoud » (litt.: le château des Juifs ») sur le Jourdain où Jésus-Christ fut baptisé par Jean-Baptiste.
Et les plus croyants tenaient à honneur de s’y plonger comme lui. Il en alla ainsi jusqu’au lendemain de la guerre des Six Jours de 1967, quand le Jourdain devint une ligne de démarcation entre Israël et la Jordanie. Plus question dès lors pour les civils d’y accéder
Il en alla ainsi jusqu’au traité de paix israélo-jordanien de 1994 : petit à petit –et même si le site se trouve toujours en zone militaire- les Israéliens rouvrirent le site aux pèlerins. Le ministère du Tourisme israélien y entreprit même des travaux de rénovation.
A partir de 2011, ce furent dès lors pas moins de 600.000 touristes chrétiens qui s’y pressèrent chaque année. Et aussi quelques Juifs : c’est aussi par Qasr el Yahoud que les tribus d’Israël, après avoir erré durant 40 ans dans le désert, entrèrent dans leur terre promise.
C’est encore là que, selon la Bible (2 Rois 2) le prophète Elie fut enlevé au ciel par « un char de feu tiré par des chevaux de feu ». Reste un (gros) souci : les écolos israéliens s’indignent que l’on laisse autant de gens se tremper dans une eau à ce point polluée :
« C’est du tourisme irresponsable ! affirment-ils. Cette eau est sale. Un fleuve sacré, ce n’est pas censé donner des boutons !»
De fait, cette partie du fleuve contient de grandes quantités d’eau usées déversées en amont. Pas de quoi ralentir le flux de touristes : la plupart ne sont pas au courant. A moins qu’ils ne comptent sur la protection divine…
Tout allait donc bien pour les Israéliens qui pouvaient, de surcroît, constater que « leur » rive avait bien davantage de succès que celle située en territoire jordanien. Normal, le circuit classique des pèlerinages chrétiens (Bethléem, Nazareth, Jérusalem) est situé de leur côté.
Sauf que les Jordaniens aiment bien les touristes, eux aussi. Ils ont certes des splendeurs à leur offrir comme Petra ou Jerash mais rien de spécifiquement chrétien. Rien excepté cette phrase de l’Évangile qui titille depuis plus d’un siècle les archéologues :
Celle qui parle de « « Béthanie*, au-delà du Jourdain, où Jean prêchait et baptisait » (Jean, 1, 28). Si c’est « au-delà », ce n’est pas « dans » le Jourdain. Mais alors où ? Où se trouvait la Béthanie biblique ? Beaucoup de chercheurs penchaient pour un endroit précis :
Une décision plus politique que scientifique
Le Wadi al Kharrar, une petite vallée située au confluent du Jourdain et une petite rivière… et interdite aux civils, elle aussi de 1967 à 1994 et pour les mêmes raisons. Mais dès 1995, le Royaume hashémite lança un programme intensif de fouilles.
Et mit à jour des ruines exceptionnelles : outre neuf églises datant des Byzantins, une chapelle de l’époque romaine. Et cinq bassins dédiés aux baptêmes dont deux bâtis au début de l’ère chrétienne.
Pour les archéologues jordaniens, le doute n’est plus permis : c’est bien là l’antique Béthanie, le lieu où Jésus fut baptisé. Cerise sur ce gâteau, si l’on ose écrire, ils ont aussi découvert un monastère byzantin contenant une mosaïque qui dédie le bâtiment… au prophète Elie !
Il semble, en effet que le 6ème siècle E.C., les pèlerins associaient le baptême de Jésus à la montée au ciel du prophète. Une idée confirmée par un inconnu surnommé « le Pèlerin de Piacenza » et qui, en 570, écrit dans son récit de voyage :
«Nous sommes arrivés là où le Seigneur a été baptisé, C’est le lieu où Elie est monté au ciel ». Et comment se nomme le petit mont situé juste de l’entrée du Wadi ? Le « Tell Mar Elias », la « Colline d’Elie ».
A l’époque, le Vatican avait trouvé ces découvertes assez importantes et crédibles pour ajouter le Wadi al Kharrar au programme du grand pèlerinage qui devait avoir lieu lors du passage à l’an 2000. Depuis, le site a été visité par Jean-Paul II (2000) et Benoît XVI (2009).
Plus un nombre croissant de catholiques mais aussi de grecs orthodoxes ou de luthériens. De son côté, la Jordanie avait alors demandé que le site soit classé au «patrimoine de l’humanité» par l’Unesco.
Ce qui nous ramène à l’actualité la plus immédiate : ce 7 juillet, l’organisation onusienne a en effet classé l’endroit comme « le site du baptême de Jésus ». Or, c’est un euphémisme que de déclarer que les rapports entre Israël et l’Unesco sont mauvais (comme avec toutes les organisations onusiennes d’ailleurs).
Elles sont même devenues exécrables depuis qu’elle a accepté en 2011 la Palestine comme membre à part entière. Le fait que le Qasr al-Yahud soit situé en Cisjordanie occupée n’a pas dû aider non plus.
La décision semble donc plus politique que scientifique. Ce qui est confirmé par les experts de l’Unesco eux-mêmes qui reconnaissent qu’il n’existe pas de preuve archéologique sérieuse établissant que le Wadi est bien la « Béthanie au-delà du Jourdain »
Serait-ce le cas que cela ne prouverait pas davantage que Jésus s’y est fait baptiser : pour une majorité de scientifiques, les sources dont on dispose actuellement démontrent toutes que le Christ l’a été dans le Jourdain.
Pour l’instant, Israël n’a pas réagi. De même, officiellement, côté palestinien, même s’ils n’apprécient sans doute pas : après tout, le Qasr el Yahoud se trouve sur le territoire du futur État qu’ils veulent créer.
Un haut responsable palestinien a toutefois déclaré, « off the records » qu’il aurait été préférable que les deux rives du Jourdain reçoivent le même traitement. Un point de vue que partagent beaucoup de dirigeants religieux chrétiens de toutes obédiences.
Une solution équitable que l’Unesco dans sa sagesse a rendue caduque…
*Ne pas confondre cette Béthanie là avec celle située près de Jérusalem où Jésus est supposé avoir ressuscité Lazare
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