Mustang, un superbe film féministe

Mustang, une des révélations de l’édition 2015 du Festival de Cannes, est à l’affiche en Belgique. Ce film franco-turc décrit le combat de cinq sœurs contre la tradition patriarcale et la violence que les femmes turques subissent encore aujourd’hui.

C’est le début de l’été, l’école est finie et les vacances peuvent enfin commencer. Avant de rentrer à la maison, les cinq héroïnes du film, cinq sœurs (entre 11 et 17 ans), se rendent à la plage où elles se jettent habillées dans la mer et y jouent avec des garçons pour se livrer à des batailles de cheval.

Avec cette baignade, on s’attend à voir un film sur l’adolescence et l’éveil à la féminité dans la lignée de Diabolo menthe. Fausse piste car l’action dans laquelle se situe Mustang est un village reculé de Turquie sur les rives de la Mer noire dans la région de Trabzon.

Cette baignade innocente déclenche alors un scandale aux conséquences inattendues : les mégères du village veillent, scrutent et rapportent ce qu’elles ont vu dans leurs ragots déformés et plein de fiel : les filles se seraient frottées l’entrejambe contre la nuque des garçons lors de la baignade.

Et l’été qui devait être agréable se transforme en véritable purgatoire. La maison familiale devient progressivement une prison où il est question de dresser ces cinq orphelines élevées par une grand-mère soucieuse du qu’en-dira-t-on et des convenances traditionnelles et d’un oncle violent, machiste et obsédé par l’honneur qu’il érige en valeur suprême.

On leur impose alors des cours de pratiques ménagères et au fur et à mesure, le mariage (arrangé) de ces filles s’impose comme leur horizon indépassable.

Seulement, les cinq sœurs, animées par un même désir de liberté, détournent les limites qui leur sont imposées et ne baissent pas la garde. Ce sont des mustangs qu’on ne dresse pas.

Elles ont compris que le temps de l’innocence et de l’insouciance est révolu. Deux d’entre elles, les aînées, se soumettent mais les trois autres n’acceptent pas le sort qu’on leur réserve. Elles résistent, chacune à sa manière.

Ce premier film de Deniz Gamze Ergüven dénonce sans misérabilisme le patriarcat et le conservatisme de la société turque où le nombre de faits de violence contre les femmes n’a fait qu’augmenter ces dernières années.

Et ce ne sont pas les déclarations des responsables politiques turcs qui contribueront à faire évoluer les mentalités : « Notre religion [l’islam] a défini une place pour les femmes : la maternité », a déclaré en novembre 2014 Recep Tayyip Erdogan devant un parterre très largement féminin, estimant que les femmes ne pouvaient pas être naturellement égales aux hommes. Le Président turc a ainsi assuré qu’hommes et femmes ne pouvaient pas être traités de la même façon « parce que c’est contre la nature humaine ». Et d’ajouter : « Leur caractère, leurs habitudes et leur physique sont différents (…). Vous ne pouvez pas mettre sur un même pied une femme qui allaite son enfant et un homme. (…) Vous ne pouvez pas demander à une femme de faire tous les types de travaux qu’un homme fait, comme c’était le cas dans les régimes communistes (…) ; c’est contraire à leur nature délicate ».

« Une femme doit conserver une droiture morale, elle ne doit pas rire fort en public », a affirmé sans rire le vice-Premier ministre turc, Bulent Arinç en juillet 2014. Pourtant Nur, Selma, Ece, Sonay et Lale, la benjamine, qui nous livre le récit de ce drame, rient et s’esclaffent. Elles sont pleines de vie et ne supportent le dressage et les robes informes et « couleur caca », qu’on leur impose.

« Je voulais raconter ce signifie être une fille et une femme en Turquie », expliquait la réalisatrice de Mustang, Deniz Gamze Ergüven, lors de la présentation de son film à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes en mai dernier. « Mon point de vue de femme vivant entre la France et la Turquie m’a permis de ressentir cette espèce de corsetage de la femme en Turquie. Je ressentais aussi une urgence de prise de parole parce que la place des femmes est centrale dans le débat public en Turquie. Et les premières concernées se font peu entendre en comparaison avec un gouvernement conservateur qui s’exprime beaucoup sur ce sujet ».

Le pari est réussi. C’est avec beaucoup de talent que cette jeune réalisatrice a traité ce sujet difficile sans jamais négliger l’esthétique, la sensualité ni l’humour. 

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