Une question hante désormais nos sociétés : comment arriver à transmettre l’expérience de la Shoah une fois les derniers rescapés disparus ? Cette absence imminente constitue un défi pédagogique (et politique) majeur, auquel tente de répondre la dernière pièce de Solange Nebenzhal, Post, les 7, 8 et 9 septembre à Bozar.
Au-delà de l’enseignement de l’histoire, l’art (et le théâtre en particulier) constituera assurément l’un des outils privilégiés pour relever ce terrible défi. C’est en tout cas mon sentiment à la lecture de Post, la toute dernière pièce de Solange Nebenzahl
Post est l’aboutissement de trois années de recherches de cette dramaturge et philosophe, bien connue du CCLJ pour avoir créé et animé de 1992 à 1998 le Théâtre du possible. La pièce illustre la traque des Juifs de Belgique, à travers des textes, des témoignages de victimes, mais aussi de collaborateurs à la manière d’une affaire classée que l’on tenterait désespérément de ré-ouvrir. A travers ces documents bruts, Solange Nebenzahl donne ainsi vie à ces milliers de Juifs déportés depuis la Belgique.
A partir d’un poème retrouvé, la dramaturge entame une recherche autour de l’assassinat d’Edith, une poétesse internée à Malines avant sa déportation vers Auschwitz. La pièce s’ouvre par un courrier qui lui est adressé et qui restera évidemment sans réponse. Les témoignages proviennent des archives familiales de l’auteure, mais aussi de diverses institutions scientifiques (Musée de Malines) et d’ouvrages clés tels ceux de Maxime Steinberg, Lieven Saerens ou encore, pour ce qui concerne la délation, d’André Halimi. Tantôt en français, tantôt en néerlandais, ils sont repris tels quels dans la pièce, ce qui en amplifie l’impact émotionnel. Sans aucun doute, la puissance de sa pièce nous vient-elle de son propre vécu familial. L’utilisation de documents bruts empêche de tricher avec l’horreur.
Un document mérite à lui tout seul de voir la pièce, tant il est bouleversant, féroce, cruel, inhumain. Publié en 1942 dans Le Pilori, l’un des pires journaux collaborationnistes français, sa veulerie laisse sans voix. Son titre est à lui tout seul évocateur : « 14 juillet 2042, le dernier juif vient de mourir ». Post nous pousse à la réflexion pour dépeindre, d’un côté, le portrait de Juifs qui ne veulent ou ne peuvent comprendre l’inéluctable, de l’autre, des délateurs anonymes qui, pour leur part, ont tout compris. Que de bassesse dans le chef de ces dénonciateurs. Que de naïveté dans celui de certains Juifs qui, parce que se sachant innocents, se livreront spontanément à Malines ! Dans les premiers mois des persécutions, rares furent ceux qui comprirent les intentions réelles des nazis. Et comment en aurait-il pu être autrement ? Qui aurait pu imaginer un seul instant que le peuple de Goethe, de Beethoven et de Schiller avait imaginé, conçu et installé quelque part en Pologne des usines à fabriquer des cadavres (juifs).
Je vous convie d’autant à voir Post que la pièce est astucieusement mise en scène par Daniela Bisconti pour combiner des archives présentées dans des installations vidéos, du théâtre d’ombres et naturellement des éléments de théâtre, servie par d’excellents comédiens parmi lesquels Alexandre von Sivers.
En donnant la parole aux morts, survivants et délateurs, Post nous confronte directement à la difficile question du statut de la mémoire après la Shoah. A voir !
Infos et réservations sur le site www.bozar.be
]]>