Souhaitant critiquer la politique du Secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration, un philosophe flamand attribue dans une tribune publiée dans Le Soir (25 août 2015) la responsabilité de la situation désastreuse au Moyen-Orient aux seuls « Juifs néoconservateurs » également « sionistes purs et durs ». Le vieux délire antisémite du Juif fauteur de guerres réactivé aujourd’hui.
La politique menée par le Secrétaire d’Etat à l’Asile est critiquable et le titre de la tribune de Lieven De Cauter « Modifiez votre vision du monde, Monsieur Francken » captait l’œil du lecteur souhaitant nourrir sa réflexion sur la problématique délicate de l’afflux actuel de réfugiés de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan vers l’Europe.
Hélas, il ne faut pas se fier au titre accrocheur de cette tribune. De Cauter ne nous dit rien sur la politique de Théo Francken. Si cette question vous préoccupe, ne lisez surtout pas cette tribune, vous perdrez du temps.
En revanche, si vous voulez voir comment un homme cultivé et lettré peut tenir des propos simplistes, vous devez absolument la lire, c’est un modèle du genre.
Dans un délire complotiste, il nous assène, et sans rire, ce qu’il considère comme des « vérités » : les néoconservateurs américains -autrement dit des Juifs, dans la mesure où Lieven Decouter les réduit à leur identité juive-, auraient forgé la politique américaine afin de déstabiliser le Moyen-Orient.
Leur projet n’a qu’un seul but : « la destruction la division, la « bantoustanisation » de tous les ennemis d’Israël. Et ceci par ce que j’appelle dans mes œuvres la civil war engineering : l’incitation à, et même l’organisation de guerres civiles ».
Et pour ceux qui n’auraient pas saisi que la judéité est au cœur de la matrice néoconservatrice, il insiste en écrivant plus loin « Juifs néoconservateurs » et « sionistes pur et durs ».
De Cauter reprend aussi à son compte l’idée selon laquelle Léo Strauss (juif aussi), un des philosophes politiques les plus sophistiqués du 20e siècle et également spécialiste de Maïmonide et de la philosophie juive médiévale, serait le patriarche des néoconservateurs. Cette idée fausse a été à maintes reprises contredite par de nombreux spécialistes de Strauss. Mais De Cauter veut absolument mouiller cet intellectuel, certes juif et plutôt conservateur, décédé trente ans avant l’invasion américaine en Irak !
La crise des réfugiés et les maux du Moyen-Orient ne seraient donc que le produit d’un vaste complot ourdi par Israël et mis en œuvre par des Juifs américains, eux-mêmes sionistes purs et durs. Cela fleure bon le Protocole des sages de Sion.
Il suffit de remplacer néoconservateurs par bolcheviks et vous comprendrez. Durant la première moitié du 20e siècle, et même encore aujourd’hui en Hongrie ou dans les pays baltes, Juifs et bolcheviks, ou Juifs et communistes se confondent. Des listes sont dressées et les patronymes juifs pullulent.
Il y avait certes des Juifs parmi les dirigeants bolcheviks et communistes ensuite, mais si on reporte leur nombre par à l’ensemble des Juifs de ces pays, on s’aperçoit que leur nombre est infime. D’autres idéologies de la modernité exercent un attrait considérable auprès des masses juives. Et que dire de ceux qui ne sont pas politisés du tout.
Quant à l’idée très séduisante pour tout complotiste qui se respecte de voir Israël à la manœuvre derrière chaque initiative américaine au Moyen-Orient, il ne faut jamais oublier que des divergences importantes ont souvent existé entre ces deux alliés. Et à cet égard, il faut savoir qu’Ariel Sharon, Premier ministre israélien en 2003, n’était pas favorable à l’invasion américaine de l’Irak !
Dans un article rédigé en 2007 dans le Jewish Forward, Yossi Alpher, ancien conseiller d’Ehoud Barak lors des négociations de Camp David en 2000, démontait déjà magistralement la thèse selon laquelle Israël tirait les ficelles de la politique américaine au Moyen-Orient, en poussant l’administration Bush à envahir l’Irak. Bien au contraire, Ariel Sharon, Premier ministre d’Israël en 2003, a mis clairement George Bush en garde contre l’aventure irakienne.
Voici ce que rapportait Yossi Alpher d’un entretien entre Sharon et Bush en mars 2003 : « Prenez garde, ajouta Sharon, de ne pas envahir l’Irak sans stratégie de sortie praticable. Et soyez prêt à une stratégie contre-insurrectionnelle si vous vous attendez à gouverner l’Irak. Il faudra éventuellement le démembrer en ses divers composants. Finalement, dit Sharon à Bush, souvenez-vous que si vous, vous conquerrez, occuperez puis évacuerez l’Irak, nous, nous aurons à rester dans cette partie du monde. Israël, rappela-t-il au Président américain, ne souhaite pas voir ses intérêts vitaux mis à mal par une radicalisation régionale et un débordement de violence au-delà des frontières irakiennes ». Comme si le Premier ministre israélien avait anticipé le chaos actuel !
Et Ariel Sharon se montrait également très sceptique quant au projet néoconservateur de démocratisation du Moyen-Orient. Alpher rappelait aussi dans cet article que Danny Ayalon, alors ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis, présent lors de cet entretien, avait entendu Sharon affirmer « qu’en termes de culture et de traditions, le monde arabe n’est pas prêt pour la démocratisation ». On est bien loin des thèses néoconservatrices.
Mais que veut donc Lieven De Cauter, lui-même membre fondateur du Belgian Academic and Cultural Boycott of Israël (BACBI), un collectif d’universitaires belges, majoritairement flamands, prônant un boycott complet et constant de toutes les institutions académiques et culturelles israéliennes ? Il souhaite peut-être nous montrer que sans Israël, le monde se porterait mieux et l’Europe ne serait pas confrontée aujourd’hui à un afflux massif de réfugiés. Fort bien, mais c’était le cas, Lieven De Couter devra nous expliquer comment l’Europe devra gérer un afflux de plus de six millions et demi de réfugiés juifs !
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