Après avoir traduit près d’une trentaine de sketchs de Dzigan et Schumacher*, notre ami Arthur Langerman nous propose cette nouvelle de l’écrivain et humoriste yiddish « Der Tunker »* A savourer sans modération.
Il y a des histoires qu’un écrivain tel que moi, avec une âme élevée et une nature modeste, ne peut avouer avoir vécues. Dans ces cas là, il affirme qu’elle est arrivée à un de ses amis.
Un de mes amis m’a donc raconté l’histoire suivante qui porte en elle un profond contenu psychologique et une leçon hautement philosophique, ainsi que le lecteur pourra s’en rendre compte.
Un jour d’été j’ai décidé de passer mes vacances à la mer et j’ai choisi Odessa. Dès mon arrivée, j’ai rencontré un de mes bons amis : Beni Yedvab, un écrivain, qui hors quelques médiocres petites nouvelles, n’a rien écrit d’important mais qui était très fier de ne pas travailler pour la presse.
-Ah, Yedvab !
-Ah, Kieselstein ! (C’est ainsi que s’appelle mon ami).Quand es-tu arrivé ?
-Hier, pour faire un plongeon dans ta mer Noire. Et toi, que fais-tu ? Tu écris encore ?
-Qui écrit ? Tu sais tout de même qu’écrire pour les journaux est pour moi comme du cochon: pas cachère ! Et comme il est difficile de vivre uniquement de son art, je fais maintenant le commerce de savon, c’est ce que je fais. Cela ne sert à rien mais il faut bien gagner de l’argent. C’est que j’ai une femme, à présent.
-Allons donc ! Tu t’es marié ? Mazal Tov!
-Puisse-tu avoir la même chance ! Mais tu sais quoi ? Viens donc me rendre visite dans ma résidence secondaire. J’habite sur la 14ème rue, au bord de la mer. Viens dimanche car toute la semaine je suis très occupé. Viens donc, je t’invite à déjeuner, nous discuterons, nous passerons du bon temps. Et ma femme sera si contente !
-Bien.
J’ai inscrit son adresse et le dimanche suivant, je me suis rendu chez mon ami, 14ème rue, J’ai grimpé dans d’étroits sentiers de sable blanc durci et de pierrailles, entre des palissades grises. Je baignais dans le soleil du sud, cela sentait l’eau de mer salée, les melons, la citrouille, le divin, la paresse et la volupté.
Je suis enfin arrivé à la résidence secondaire de mon ami .Sur la véranda, une femme blonde vêtue d’une robe de marquise blanche comme neige était assise et brodait un ouvrage.
-C’est bien ici qu’habite Monsieur Yedvab ?
-Ici, ici !. Ah, vous êtes certainement Monsieur Kieselstein, l’ami de mon mari – m’a-t-elle dit en courant à ma rencontre, légère et souriante – mon mari m’a parlé de vous. Il vous prie de l’excuser, il a du partir en ville pour des affaires urgentes. Il reviendra vers midi.
Elle m’a installé dans une chaise longue sur la véranda et m’a offert des fraises sauvages avec de la crème aigre. Puis elle s’est assise en face de moi, jeune, fraîche, rose, tout comme les fraises sauvages à la crème aigre.
Et je songeais : quel homme fortuné que celui qui possède une femme pareille ! Elle m’attirait, m’attirait… Vraiment, quelle femme magnifique ! .Je ne vais pas le nier, mon plus grand désir était : ah, si seulement je pouvais la voir nue…
-Savez-vous à quoi je pense ? s’est-elle écriée, aimeriez-vous vous baigner ? Venez donc, mon Baynish arrivera entretemps et nous irons déjeuner.
-Avec le plus grand plaisir.
Elle a sorti deux serviettes de bain, m’en a tendu une et nous sommes descendu vers la mer, vers les grandes cabines en bois. Dans une d’elle, nous nous sommes séparés, moi « pour les hommes », elle « pour les femmes ».
Je suis entré dans une pièce étroite et je me suis déshabillé. De l’autre côté, j’ai entendu un léger bruissement de robes et de lingerie puis la sourde chute d’un petit soulier. Par hasard, mon œil est tombé sur un trou dans la palissade en bois, résultat d’un nœud arraché.
Et, à travers le trou un mince corps de femme rose-doré a rayonné devant mes yeux – elle ! J’ai collé mon œil sur le trou, comme un épervier…Soudain son œil est aussi tombé sur la fissure. Elle a aperçu un œil, poussé un hurlement et sursauté comme si elle avait été mordue par un serpent. Le trou a disparu : elle avait jeté un habit dessus après quoi, elle s’est mise en colère :
-Salaud ! Fripouille ! Voyou !
Cela ne m’a pas dérangé, je ne me suis pas senti blessé. Moi, je sais qu’elle m’invective. Mais elle, sait-elle qu’elle s’en prend à moi ? Je vais faire mine de rien et je pourrais continuer à la regarder droit dans les yeux.
Je suis sorti plus tôt de la baignade. Je l’ai attendue. Elle est sortie avec le drap moite en main, brillante, souriante.
-Vous attendez déjà depuis longtemps, Monsieur Kieselstein ?
-Pas longtemps.
-Est-ce que la baignade vous a plu ?
-Parfaitement.
-C’est agréable de se baigner, a-t-elle dit après une petite pause, comme pour suivre ses pensées, enfin, ce serait agréable s’il n’y avait pas la détestable habitude des hommes d’espionner les femmes à travers la palissade. C’est tout simplement une obscénité ! D’ailleurs, je viens d’injurier un de ces voyous.
-Hem… ai-je marmonné. (Je sais qui c’est, mais elle ne le sait pas. Ah, si seulement elle savait!)
Sur la véranda, mon ami Beni Yedvab, qui venait d’arriver de la ville, nous attendait. Nous avons déjeuné. Pendant le repas, nous avons bavardé. Mme Yedvab s’est à nouveau plainte de ces fripouilles qui empêchent les femmes d’aller se baigner en épiant leurs cabines. Quels cochons !
-Des salauds !
-Une scandaleuse effronterie! Un de ces voyous a d’ailleurs attrapé une verte semonce de ma part.
Cela ne me dérangeait que très peu : ni elle, ni lui ne savaient qui est le « voyou ». Alors, qu’est-ce que cela pouvait me faire ? Après le déjeuner, on m’a proposé un hamac pour un petit somme. Le couple est resté sur la véranda et je les ai entendus chuchoter :
– Sais-tu, Baynish, qui était celui qui a regardé dans ma cabine et a reçu une verte semonce ? C’était ton ami, notre invité !
-Allons donc !
J’ai tressailli dans mon hamac mais je me suis vite ressaisi : elle sait que c’était moi mais je ne me sens toujours ni injurié ni sali và ses yeux. Pour la simple raison qu’elle croit que je dors et donc que je n’entends pas ce qu’elle dit.
Par conséquent, je ne sais pas qu’elle sait que j’étais celui qui l’a épiée. Alors je peux continuer à faire semblant de rien… Du coup, je me mets à ronfler avec force pour qu’elle soit tout à fait convaincue que je dors… Ce qui a fini par arriver.
Lorsque je me suis éveillé, le samovar se trouvait déjà sur la table et frémissait. Mon ami et sa femme sont venu à ma rencontre avec un sourire amical et m’ont indiqué la chambre où je pouvais me rafraîchir. Pendant que je faisais ma toilette, j’ai à nouveau entendu MmeYedvab dire à son mari :
-Ton ami pense que je ne sais pas qu’il ne dormait pas dormi et qu’il a bien entendu que je t’ai raconté que c’était lui le voyou qui a lorgné aujourd’hui dans ma cabine et qui a reçu une engueulade.
Je suis resté un peu confus. Elle sait que je n’ai pas dormi et que j’ai entendu ce qu’elle a dit et que par conséquent elle sait que je sais qu’elle sait que c’était moi. Cependant, je peux toujours la regarder droit dans les yeux, franc et innocent, car je ne suis pas sensé savoir qu’elle sait que je ne dormais pas.
Car elle ne soupçonne pas que j’écoute à présent et que par conséquent je ne sais pas qu’elle sait que je n’ai pas dormi. Donc, je ne sais toujours pas qu’elle sait qui elle a invectivé. Alors de quoi devrais-je être gêné ? Je suis sorti de la chambre, je me suis assis à table où j’ai bu du thé et du jus et passé un moment agréable avec mes amis.
Le soir dans mon lit, j’ai à encore une fois entendu Mme Yedvab dire à son mari :
-Ton ami pense que je ne sais pas qu’il a entendu quand il se lavait ce que j’ai dit pendant qu’on buvait le thé, que je sais qu’il ne dormait pas dans le hamac et donc qu’il sait que je sais qu’il sait, que c’est lui la canaille qui a épié ma cabine et a reçu une belle engueulade.
Je n’ai plus pu dormir. J’ai réfléchi toute la nuit : si j’ai bien compris, elle sait que je sais qu’elle sait que je sais qu’elle sait que c’était moi. Comment dès lors affronter son regard ? Et si elle allait m’injurier en pleine face ? Mais non, c’est toujours la même chose.
Même si elle sait déjà que je sais déjà qu’elle sait que je sais qu’elle sait, que je sais que je suis celui-là, elle ne sait pas à présent que je ne dors pas et que j’entends ce qu’elle dit. D’autre part, il se peut qu’elle sache, la maligne, que je ne dors pas maintenant non plus et que j’écoute ce qu’elle dit, que pendant que je me lavais j’écoutais et que par conséquent, elle est maintenant tout à fait certaine que je sais qu’elle sait que je sais qu’elle sait que…
A l’aube je suis retourné en ville avec une terrible migraine.
*Au hasard : http://www.cclj.be/actu/judaisme-culture/dzigan-et-schumacher-sou-pour-chaque-mot. Pour les autres sketches, utiliser le moteur de recherches du site, en haut à droite.
** « Der Tunkler » (ou « Der Tunkeler ») qu’on peut traduire par « Le sombre « ou « Le méchant » était le pseudonyme de Yosef Tunkel (1881-1949), un des plus grands humoristes yiddish.
Cette nouvelle est tirée du recueil « En apparence » Ed Centrale (Varsovie)
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