Décryptage de l’accord sur le nucléaire iranien

Directeur-adjoint de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) entre 1999 et 2005, Pierre Goldschmidt y a dirigé le département des garanties chargé de vérifier l’usage pacifique de l’énergie nucléaire dans le monde. Dans cet entretien, il nous livre son analyse de l’accord sur le nucléaire iranien conclu entre l’Iran et les pays du « P5+1 » (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne).

L’accord conclu avec l’Iran sur le nucléaire est-il un bon accord ?

Pierre Goldschmidt Cet accord d’environ 100 pages a fait l’objet de négociations discrètes, si pas secrètes, pendant plus d’un an et demi. Il est meilleur que ce à quoi je m’attendais pour les dix ou quinze premières années. J’étais convaincu qu’un accord serait trouvé, pour la bonne raison que les Américains (surtout le Congrès) se focalisent sur le court terme (et pour moi, 15 ans, c’est encore du court terme !), alors que les Iraniens veulent garder toutes leurs options ouvertes à long terme. Et de fait, les deux parties ont réalisé leurs objectifs. Ceci dit, c’est un bon accord, et j’espère que le Congrès américain ne s’y opposera pas. Toutes les parties seraient perdantes si cet accord devait être torpillé.

Offre-t-il les garanties suffisantes pour que l’Iran ne développe pas de programme nucléaire militaire ?

PG Cet accord donne des assurances sérieuses que l’Iran ne déve­loppera pas de programme nucléaire militaire au cours des 15 prochaines années. L’Iran a en effet pris les engagements suivants :

– Pendant dix ans : limiter drastiquement le nombre de centrifugeuses opérationnelles. L’Iran conserve toutefois le droit de poursuivre ses activités de recherche et développement sur des centrifugeuses plus performantes.

– Pendant quinze ans : limiter à 300 kg le stock d’uranium enrichi à maximum 3,67% en U-235, ce qui représente moins de la moitié de ce qu’il faut comme matière pour produire une seule arme nucléaire.

– A appliquer le Protocole Additionnel, en vue de sa ratification dans huit ans. Ce protocole, déjà ratifié par 126 Etats, donne à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) des moyens de vérifications accrus. L’Iran renonce de façon permanente à séparer le plutonium contenu dans les assemblages irradiés dans son réacteur de recherche à eau lourde situé à Arak.

– Pendant au moins vingt ans, l’AIEA aura accès au programme d’approvisionnement nucléaire de l’Iran, etc.

En échange de ces importantes concessions, les Nations Unies mettront fin aux sanctions imposées à l’Iran, les sanctions de l’Union européenne seront progressivement levées, et les Etats-Unis « cesseront leur application »… après que l’AIEA a vérifié le respect par l’Iran des engagements pris. L’AIEA est censée remettre pour le 15 décembre 2015 un rapport à son Conseil des Gouverneurs relatif à ses conclusions quant à la nature exclusivement civile et pacifique du programme nucléaire iranien. Je suis curieux de voir comment ces conclusions seront formulées, sachant qu’en décembre 2007, 16 agences américaines de renseignement publiaient un rapport commun déclarant : « Nous estimons avec un haut degré de confiance que, jusqu’à l’automne 2003, des entités militaires iraniennes travaillaient sous direction gouvernementale au développement d’armes nucléaires ».

Les Israéliens doivent-ils se satisfaire de cet accord ? 

PG Je comprends la nervosité des Israéliens. Je pense que leur crainte est moins liée au risque de voir l’Iran développer en secret un armement nucléaire qu’à l’impact de la levée des sanctions économiques. L’Iran va en effet bénéficier du déblocage d’avoirs estimés à 100 milliards de dollars, et d’un développement économique majeur du fait de sa réincorporation dans le commerce et les échanges internationaux. Israël craint, à mon avis, que ces moyens accrus ne servent à augmenter l’hégémonie régionale de l’Iran et son soutien au Hamas, au Hezbollah et à d’autres groupements déstabilisateurs au Moyen-Orient.

Si vous aviez pu participer à la discussion, qu’auriez-vous ajouté à cet accord ?

PG  Il est facile de dresser une « wish list » de mesures que l’on aurait voulu voir acceptées par l’Iran, quand on n’est pas soi-même à la table des négociations. Un accord entre deux parties implique nécessairement des concessions de part et d’autre. Ceci dit, j’aurais souhaité, et je l’ai préconisé à de multiples reprises, qu’une clause de l’accord prévoie que toutes les matières et installations nucléaires déclarées par l’Iran et soumises aux contrôles de l’AIEA restent soumises de façon irréversible à ces contrôles, même si l’Iran devait un jour décider de se retirer du TNP. Si un tel engagement était pris et respecté, l’Iran se verrait obligé, en cas de retrait du TNP,  de construire de nouvelles installations d’enrichissement non soumises aux contrôles de l’AIEA, afin de produire les matières nécessaires à un arsenal nucléaire. Cela donnerait un temps précieux à la communauté internationale pour réagir. Une telle clause aurait logiquement dû être acceptée par l’Iran, puisqu’elle irait dans le sens de la fatwa édictée par l’Ayatollah Khamenei déclarant que la production et l’utilisation d’armes nucléaires sont haram, c’est-à-dire contraire à l’islam.

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