Exprime-t-elle clairement la reconnaissance du génocide des Arméniens par la Belgique ou est-elle trop prudente à l’égard de la Turquie ? Sera-t-elle un outil suffisant pour permettre aux partis belges de lutter contre leurs dérives négationnistes ? Majorité (N-VA, MR, CD&V, Open VLD), cdH, PS et Vlaams Belang ont chacun proposé un texte. C’est finalement celui de la coalition qui a été adopté, sans forcément convaincre tout le monde.
Députée bruxelloise PS, chargée par son parti d’assurer la médiation et de débloquer le dossier sensible du génocide arménien,
Simone Susskind estime
« évidemment nécessaire » la résolution votée le 7 juillet dernier.
« Mais elle n’est pas suffisante et ne reconnait pas franchement le génocide, voulant plaire à tout le monde et ne satisfaisant finalement personne », juge-t-elle. Elle constitue toutefois une avancée selon la députée,
« si l’on ne s’arrête pas là et qu’on ne montre pas du doigt la communauté turque de Belgique qui connait cette difficulté d’avoir intégré le négationnisme comme partie de son identité et à laquelle on ne peut donc demander de reconnaitre du jour au lendemain ce qui s’est passé. On peut y voir la responsabilité des génocidaires Jeunes-Turcs, mais également celle de l’Etat turc depuis sa création, même s’il y a eu des procès en 1919 et la condamnation à mort de certains acteurs du génocide. Au lendemain de l’assassinat de Talaat Pacha par un rescapé, ses cendres ont été ramenées à Istanbul pour y dresser un mémorial ! Une différence énorme avec ce qu’on a pu voir en Allemagne après la Shoah ». Pour Simone Susskind, la prudence de la résolution adoptée par la coalition et qui la diffère de celle proposée par son parti,
« plus explicite », s’explique par
« une volonté de ne pas se mettre à dos les Turcs de la Diaspora, mais aussi la Turquie à quelques mois d’Europalia Turquie. On assiste à de vrais jeux politiques », déplore-t-elle. La députée mise sur un travail d’accompagnement, d’information et de sensibilisation de la communauté turque dans toute sa diversité (Turcs d’Anatolie, Kurdes, Alevis…),
« préalable à l’évocation du génocide. Hrant Dink avait compris l’importance de ce travail, nécessaire avant la prise de conscience. La communauté turque de Belgique se sent coincée, aussi parce que cette tache pèse sur la Turquie. Elle serait probablement soulagée que son pays reconnaisse le génocide. Il y va de la responsabilité des partis politiques belges de restaurer le dialogue ».
« Comme les Affaires étrangères et une série de parlementaires, j’ai été contacté par les Turcs et par les Arméniens », témoignait le député fédéral cdH
Georges Dallemagne, auteur de la proposition de résolution qui a été émise par son parti à la Chambre.
« Le texte de la majorité dédouane la Turquie du génocide dès le premier paragraphe, la Belgique est passée à côté de l’opportunité de voir la Chambre reconnaître solennellement le génocide arménien qui constitue l’un des plus graves massacres du 20e siècle, qui reste un élément extrêmement important dans l’histoire européenne et qui a inspiré d’autres génocides en Europe », reprochait-il à quelques jours du vote.
« Mon groupe a finalement voté en faveur de cette résolution à l’exception de Vanessa Matz et moi-même, pour deux raisons essentielles », souligne aujourd’hui le député. « Au-delà des circonvolutions d’une résolution qui est loin d’être claire (pourquoi la Chambre n’a-t-elle pas clairement “reconnu” le génocide, plutôt que simplement appelé à sa commémoration ?), elle ne comporte pas l’extension à la reconnaissance du génocide des Araméens et des Grecs pontiques, ni la pénalisation du négationnisme. Cette résolution est nettement en retrait par rapport à celle du Sénat de 1998 et celle de la commission des Relations extérieures de la Chambre de 2003. Dommage. Elle apparait en revanche suffisamment claire pour combattre le négationnisme et faire progresser la reconnaissance. Il faut l’espérer en tout cas ».
Les communautés arménienne et araméenne de Belgique ont exprimé leur
« profonde inquiétude » dans un communiqué, déplorant l’ambiguïté du texte, en particulier un passage demandant au gouvernement fédéral
« de reconnaitre que la Turquie actuelle ne saurait être tenue pour responsable historiquement et moralement du drame vécu par les Arméniens de l’Empire ottoman », alors que
« des courageux intellectuels et membres de la société civile turque prônent le langage de vérité et se battent avec dignité, souvent au péril de leur intégrité physique, pour que leur pays reconnaisse le génocide arménien ». En lui demandant aussi
« de soutenir les initiatives d’organisations sociales en Turquie et en Arménie qui œuvrent à la normalisation des relations entre les deux pays ». « Il serait avant tout nécessaire de favoriser un rapprochement entre les associations belges d’origine turque -qui reconnaissent le génocide- et arménienne et araméenne pour tenter d’établir un dialogue. De telles initiatives donneraient du courage aux Belges d’origine turque qui n’osent publiquement reconnaitre le génocide et éviteraient aussi d’encourager, sur le territoire belge, des manifestations prônant le négationnisme », souligne-t-il.
« A la lumière des déclarations du président allemand, Joachim Gauck, la résolution du 7 juillet 2015 est un pétard mouillé », estime
Christian Vrouyr, président du Comité des Arméniens de Belgique.
« Sans avancée réelle, ambigüe et complaisante à souhait, elle ne convainc finalement personne. Le monde politique, c’est la règle du jeu, est au service des astreintes politico-économiques. Ce ne sont pas les humanistes qui occupent l’avant-scène. Ceci dit, ce ne sont pas les textes qu’il faut travailler, mais l’homme. “Tu ne tueras point”, fondement universel des morales et des croyances, n’a jamais prévenu ni massacre ni guerre ni génocide. Il faut être conscient qu’au-dessus de la loi et de ses interdits, c’est l’éducation qui façonne l’homme : une éducation structurée au langage clair et transparent, qui tolère la vérité de chacun et prône le respect de l’autre ».
Le député fédéral et chef de groupe MR à la Chambre
Denis Ducarme réagit aux critiques qui ont suivi l’adoption de la résolution de la majorité :
« Cela fait 25 ans en Belgique qu’on tourne autour du pot par rapport à la reconnaissance du génocide arménien. Le 18 juin, ce gouvernement dans le chef du Premier ministre, a reconnu officiellement à la Chambre, au nom de la Belgique, le génocide arménien comme une réalité. C’est un énorme pas en avant par rapport au manque de courage qui avait précédé en la matière. La Belgique a posé un acte fort que beaucoup attendaient ». Pourquoi le Parlement n’a-t-il pas reconnu clairement le génocide dans cette résolution ?
« La plus haute instance de Belgique l’a déjà reconnu, cette reconnaissance se suffit à elle-même », répond Denis Ducarme.
« Le Parlement a voulu accompagner la démarche du gouvernement, en y ajoutant un certain nombre d’éléments importants, en particulier la demande du gouvernement belge que la Turquie reconnaisse ce génocide comme une réalité. Il ne s’agissait pas d’humilier la Turquie », précise-t-il, face à ceux qui reprochent à la résolution de jouer le jeu des négationnistes.
« Il ne s’agissait pas de réagir devant tel ou tel lobbying ou de nous adapter à un agenda international, Europalia Turquie ou autre, mais bien d’agir en notre âme et conscience en Belgique, en posant un acte qui reconnaisse le génocide arménien, ce que nous avons fait avec un texte équilibré ». Il poursuit :
« Le courage après coup, quand on n’a plus les responsabilités, me fait toujours sourire », avant d’insister :
« Face à la montée en puissance d’un certain nombre de parlementaires d’origine turque qui avaient fait savoir leur désapprobation, lors de la minute de silence observée au Parlement bruxellois comme au Parlement fédéral, le gouvernement a voulu réagir sans attendre, même si ce projet était dans nos cartons », insiste le chef de groupe MR.
« Le centenaire du génocide était une occasion de prendre ses responsabilités, pour ne pas que les communautarismes ne prennent le pas sur la démocratie belge ».
« Cette résolution est un pas franchi, son contenu a fait, et continue de faire débat, mais elle illustre l’un des effets significatifs du centenaire du génocide des Arméniens », estime l’historien
Philippe Raxhon (ULg).
« Et quel que soit le degré de discussions politiques qui entourent ce texte, entre partisans et opposants du gouvernement notamment, la qualification de génocide est désormais inévitable dans le discours politique belge. En cela, cet épisode épouse les contours des progrès de l’historiographie, du travail des historiens, qui doit rester le baromètre essentiel de l’évolution de l’usage des concepts en histoire. Or les sources accumulées et passées au crible des interprétations historiennes ne laissent objectivement plus de doute quant à la pertinence de la qualification de génocide pour désigner la tragédie dont les Arméniens ont été victimes en 1915 dans l’Empire ottoman, mais aussi d’autres communautés comme les Araméens. En outre, pour comprendre l’acte politique du Parlement belge, il faut prendre du champ. Avril 2015 est marqué en particulier par le tir groupé de quatre avancées significatives : l’intervention du pape François du 12 avril évoquant explicitement le génocide, la résolution du Parlement européen du 15 avril qui revient sur sa reconnaissance du génocide, et l’intervention extrêmement importante sur le sujet du président allemand Joachim Gauck le 23 avril, y compris avec la reconnaissance de la coresponsabilité de l’Allemagne. C’est un acte d’une très grande dimension, compte tenu des liens historiques entre son pays et la Turquie, et c’est aussi, en direction du gouvernement turc, une invitation implicite à emprunter un parcours mémoriel de responsabilisation historique, comme l’Allemagne a su remarquablement le faire avec son propre passé nazi, et s’en trouver ensuite grandie et non affaiblie. Enfin, n’oublions pas ce qui s’est passé la veille, le 22 avril, lorsque le Parlement autrichien a reconnu le génocide des Arméniens, et une responsabilité historique, l’Autriche-Hongrie étant alliée à l’Empire ottoman en 1915. Bref, c’est dans un contexte plus large que je resitue ce pas franchi en Belgique ».