Si la promo de son Djihad n’a pas forcément été facile, l’auteur de cette pièce aujourd’hui « d’utilité publique » a vite pu se rendre compte de l’impact de son message auprès du public. Le résultat ou l’intro ? Un livre très personnel : « Les aventures d’un musulman d’ici », dans lequel Ismaël Saïdi se dévoile avec sincérité, amour et humour. Comme toujours. Il sera au CCLJ le 7 octobre 2015 à 20h.
Ca parait loin maintenant, mais vous vous souvenez des débuts de Djihad ?
Effectivement. Une comédie en plus, sur un tel thème, ça paraissait bizarre. Les médias n’étaient pas intéressés. La STIB voulait qu’on change le titre pour mettre l’affiche sur les bus. Et les musulmans pensaient : « Encore un qui nous utilise pour faire des amalgames ». Ce que je voulais moi, c’est une promo minimum, figurer dans un agenda au moins une fois. Je suis également le producteur du spectacle, et j’avoue que j’ai paniqué un peu. On a failli baisser les bras…
Et puis, vous jouez à l’Espace Pôle Nord, et c’est l’étincelle…
Avant cela, le CCLJ a été l’un des premiers à s’intéresser à nous, et j’ai relayé l’article partout ! Ca n’a pas toujours plus, mais ça a lancé la machine à 50%. Lorsque nous avons joué la première à l’Espace Pôle Nord, j’ai entrouvert les rideaux, et j’ai aperçu des barbus, plutôt venus pour me descendre. Au fur et à mesure que la pièce avançait, j’ai vu leurs visages se décrisper. En fin de spectacle, il y a aussi une petite dame de Namur qui m’a dit : « Vous avez dit qu’il ne fallait pas avoir peur, alors je suis venue ». J’ai tout de suite senti que ça avait marché. On a joué du 26 au 30 décembre 2014. Avec une dernière date à Evere le 9 janvier 2015, le jour de l’attentat de l’Hyper Cacher… C’est Fatiha Saidi, l’échevine de l’Egalité des chances, qui a pris sur elle de maintenir le spectacle, malgré les risques. Et il s’est passé l’inverse de ce qu’on craignait. On a dû jouer deux fois sur la soirée ! On a alors décidé d’organiser un débat après, tout le monde en avait besoin.
Vous avez joué 90 fois depuis, le plus souvent devant des élèves, avec un débat en fin de spectacle… Que vous ont-ils apporté ?
Les débats m’ont transformé. J’ai été impressionné d’obtenir à ce point la confiance des jeunes, sur tous les sujets. J’ai été fasciné d’ailleurs par le fait qu’on n’y parle pas forcément de Djihad, mais plutôt d’antisémitisme larvé dès l’enfance, de racisme, d’intégration. En gros, pour répondre aux questions, je passais une heure à raconter ma vie. Après l’avoir fait en direct, je n’ai donc pas eu de mal à le faire par écrit. Jusque-là, j’avais toujours eu besoin de la fiction pour me protéger, d’un second rôle pour faire avancer le premier.
Vous évoquez la pédagogie par l’exemple ?
J’ai vu des étoiles dans les yeux de ces jeunes qui se disent : « Lui, il a vécu ça, et il l’assume, il est pratiquant, il prie cinq fois par jour, et il est devenu ce qu’il est, alors pourquoi pas nous ? » C’est un livre de prise de conscience. J’y raconte la première fois où je me suis senti musulman, la fois où j’ai appris que Jean-Jacques Goldmann était juif, et Steven Spielberg, encore pire, sioniste ! Cela a été un vrai choc à l’époque. Je me suis rendu compte pendant les débats de l’ignorance des gens, parce que personne en réalité n’a ouvert ses portes à l’autre, et qu’il y a un fossé énorme entre nous, un fossé qu’on a laissé se creuser.
Vous avez lancé « Shabbadan » il y a quelques mois avec les jeunes de l’Habonim Dror, comment ce projet est-il né ?
Quand on a joué au Collège St Michel, le Dror est venu me voir en coulisse et on a commencé à parler du ramadan, du shabbat. On s’est alors dit qu’on pouvait essayer d’organiser quelque chose. Un vendredi soir, on s’est retrouvé, ils étaient une trentaine et m’ont posé toutes les questions qu’ils voulaient. On a mis la kippa, on a prié ensemble, et ça s’est terminé par une discussion entre êtres humains, une amitié s’est créée.
Comment en êtes-vous arrivé là aujourd’hui ?
Je le dois à tous les gens bien que j’ai rencontrés sur ma route. Ce n’est pas facile d’être musulman, mais je ne crois pas comme on le prétend à une augmentation de l’islamophobie. Il y a des discriminations, c’est vrai, mais je vois aussi de plus en plus de gens qui veulent connaitre pour ne plus avoir peur. Beaucoup de jeunes musulmans sont baignés dans la victimisation, il faut comprendre pourquoi et le décortiquer, travailler avec eux pour faire changer les choses. Je leur dis : « Retrousse-toi les manches, et tu y arriveras ». En 50 ans d’immigration, on peut voir où on en est déjà arrivé, il y a des musulmans à tous les niveaux de pouvoir aujourd’hui ! Moi, j’ai été flic, acteur, cinéaste, je suis un musulman du terroir, made in Belgium. Je suis beaucoup plus proche de toi que d’un Indonésien qui serait musulman. Cela veut dire qu’on peut passer la journée à parler ensemble et qu’on se trouvera, j’en suis sûr, des tas de points communs. Je sais que mon livre ne plaira pas à tout le monde. On peut ne pas aimer mon histoire, mais on ne peut pas dire que ce n’est pas vrai.
Ismaël Saïdi, Les aventures d’un musulman d’ici, La Boite à Pandore
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