Les amateurs de Belle du Seigneur ont commémoré le 16 août dernier le 120e anniversaire de la naissance d’Albert Cohen, un des plus grands écrivains du 20e siècle. A travers son œuvre, il s’est surtout projeté comme un écrivain juif. N’a-t-il pas déclaré sur les ondes de France Culture en 1969 : « Dans la forêt littéraire française, je suis un arbre de Judée ».
En narrant les Valeureux, ce petit groupe de Juifs méditerranéens partis de Céphalonie pour répandre leur pittoresque en Europe, Albert Cohen, lui-même Juif de Corfou, s’est présenté comme le porte-parole du peuple juif. Et dans ce plaidoyer plein de tendresse et d’amour pour le peuple juif, Albert Cohen a réussi à se hisser dans une dimension universelle : Solal, Saltiel, Mattathias, Mangeclous, Michaël, et Salomon constituent des types humains auxquels tout individu peut s’identifier.
Il se peut que la postérité médiatique ne retienne de lui que l’image d’un dandy sépharade en robe de chambre de soie grenat interviewé par Bernard Pivot pour l’émission Apostrophes. C’est dommage, car Albert Cohen est bien loin de l’écrivain enfermé dans sa tour d’ivoire, tout entier pris par l’écriture de son œuvre romanesque et indifférent aux tumultes et aux bouleversements de son siècle. Dès 1940, en sa qualité de juriste et de fonctionnaire international, il s’est employé à venir en aide aux réfugiés et aux apatrides souffrant de leur exclusion systématique en Europe occidentale.
Fonctionnaire rattaché à la division diplomatique du Bureau International du Travail (BIT) à Genève, il devient à Londres le conseiller juridique du Comité intergouvernemental pour les réfugiés. On lui confie alors la tâche de préparer l’Accord international relatif à la protection des réfugiés (15 octobre 1946), prévoyant notamment l’octroi d’un titre de voyage pour les réfugiés et apatrides. Repris dans la Convention internationale relative au statut des réfugiés adoptée à Genève le 28 juillet 1951, ce texte est toujours en vigueur. De ce passeport de réfugié de l’ONU qu’Albert Cohen a voulu d’aspect « presque luxueux », il déclarera : « C’est mon plus beau livre ».
Le 120e anniversaire de la naissance de l’auteur de Belle du Seigneur entre ainsi en résonnance avec l’actualité tragique de l’afflux de réfugiés vers l’Europe. Albert Cohen aurait trouvé les mots justes pour dénoncer les propos populistes et mensongers du président de la N-VA, Bart De Wever, décrivant les réfugiés comme des profiteurs à qui il faut réserver un statut de seconde zone une fois qu’ils sont reconnus par la Belgique. Mais surtout, Albert Cohen aurait sûrement rappelé à Bart De Wever la réalité peu enviable du réfugié et de l’apatride, tel qu’il l’a fait lors de la Conférence de l’Office international des réfugiés en janvier 1949 à Genève : « Cet homme qui est un étranger partout et un étranger non protégé est le plus souvent un malheureux, une épave. Il vit dans des conditions matérielles et morales particulièrement difficiles. (…) Il est parfois en butte à la suspicion ou au mépris qui s’attachent facilement aux étrangers démunis de protection ». C’est pourquoi Albert Cohen considère que « s’il est un être humain qui a besoin de protection, c’est bien le réfugié ».
Avant de devenir des citoyens belges, beaucoup de Juifs étaient apatrides et réfugiés de l’ONU ensuite. Déjà dans les années 30, la criminalisation des réfugiés juifs en Europe occidentale s’est imposée à l’ensemble de la société gagnée par la xénophobie. Même après la Guerre, la présence de réfugiés juifs est critiquée et leur image est encore celle de profiteurs ne contribuant pas à la reconstruction de l’Europe. Le refrain est le même aujourd’hui pour les réfugiés du Moyen-Orient. Si nous voulons nous montrer fidèles à notre histoire et à notre mémoire, nous devons dénoncer la démagogie d’un nationaliste aux vues étroites, et voir dans ces réfugiés des Frères humains que nous devons accueillir dignement.
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