Nathalie Uffner : « Je n’étais pas celle qui devait réussir ! »

A l’occasion du 20e anniversaire du TTO, Nathalie Uffner revient avec nous sur le parcours atypique qui l’a fait devenir directrice artistique du Théâtre de la Toison d’Or, auteur, metteur en scène et comédienne. Avec un succès dont elle ne revient toujours pas.

Issue d’un milieu modeste du nord de Bruxelles, fille cadette de petits indépendants, fourreurs teinturiers, sans la moindre fibre artistique, rien ne prédisposait Nathalie Uffner à monter un jour sur les planches. « Ma mère se limitait à chanter juste et jouait un peu de piano », confie l’intéressée. « Quant à mon père, il se désolait ne pas être devenu médecin, à cause de la guerre. C’est peut-être mon oncle, lui aussi dans la fourrure, mais créateur, qui m’a transmis cet esprit créatif ». Tous deux Juifs polonais, enfants cachés, les parents de Nathalie ne pousseront pas particulièrement leur fille dans sa scolarité. « Inscrite dans les écoles de la Ville, j’étais une mauvaise élève, je ne comprenais pas ce que l’on attendait de moi », se souvient Nathalie. « Je n’ai probablement pas eu l’encadrement que j’aurais dû avoir ».

Côté judaïsme, la famille assume totalement son identité, mais sans transmission aucune. « Je pense qu’il y a toute une génération comme mes parents qui n’a pas reçu cette éducation-là et qui n’a donc pas su comment perpétuer la tradition, on n’a par exemple jamais célébré les fêtes juives », explique-t-elle. L’auteure de La cuisine juive expliquée à mon ami goy (avec Sébastien Ministru, éd. Hugo) a peut-être hérité toutefois de l’humour qui la caractérise : « A la maison, notre judaïsme n’était présent que dans la nourriture ! »

Décidément pas faite pour l’école, Nathalie Uffner choisit d’entrer au Conservatoire qu’elle croit plus accessible, mais où elle restera « inclassable » pour les professeurs. « Ils voyaient que je faisais rire, mais étaient incapables de l’expliquer », raconte celle à qui l’on fera comprendre après trois ans et sans diplôme qu’il vaut mieux s’arrêter là.

Le hasard faisant souvent bien les choses, c’est au même moment que Nathalie Uffner se retrouve engagée dans la pièce Fin de tournage, avec laquelle elle tournera trois mois à Paris et qui lui donnera l’énergie pour rebondir. « Dans mon parcours un peu difficile, j’ai eu la chance de toujours croiser des gens qui croyaient en moi, c’est ce qui m’a permis de continuer », assure-t-elle. Parmi eux, un certain Bernard De Coster, professeur au Conservatoire de Bruxelles. « On me répétait sans cesse que j’avais des problèmes vocaux, et lui m’a dit : “Fais de ta voix une force !”. J’ai suivi son conseil… ».

Travail et amitié, intimement liés

27 ans, Nathalie Uffner se lance dans son premier one-woman-show, La vie merveilleuse de Sarah Epstein, adaptation d’un roman new-yorkais très drôle jouée à la Samaritaine et qui lui mettra le pied à l’étrier, pour jouer ensuite Les Folles croquettes, d’Eric de Staercke, avec Isabelle Paternotte. Une variation autour des croquettes de volaille dont l’énorme succès retentira jusqu’à Avignon ! A la Samaritaine, elle rencontre l’auteur Albert Maizel, qui devient son mari et le père de ses deux fils. Juif d’origine égyptienne, Albert lui fait (re)découvrir la tradition, avant d’être son complice sur le plan professionnel. Ensemble, avec Sylvie Rager, et l’aide d’Alain et Viviane Benyacar, son amie d’enfance, ils décident de reprendre l’ancien cinéma de la galerie de la Toison d’Or pour y ouvrir un théâtre dédié à la comédie et à l’humour, en favorisant la création des auteurs belges francophones.

Vingt ans plus tard, un passage à la Ligue d’Impro et plus de dix ans comme chroniqueuse radio (« La semaine infernale » et « Le jeu des dictionnaires »), la directrice artistique du Théâtre de la Toison d’Or et son équipe peuvent se targuer d’avoir touché quelque 400.000 spectateurs pour près de 100 spectacles, dont 48 créations. La fidélité des auteurs (Marc Moulin, Sébastien Ministru, Dominique Bréda) et d’une grande partie des acteurs (Laurence Bibot, Antoine Guillaume, Julie Duroisin, Jean-François Beuer, Delphine Ysaye, Alexis Goslain…) n’est probablement pas non plus étrangère au succès du TTO, qui compte aujourd’hui parmi les institutions culturelles bruxelloises.

A partir du 17 septembre et jusqu’au 7 novembre 2015, la salle fêtera dignement ses 20 ans avec la pièce Rire, please, créée pour l’occasion par Sébastien Ministru et Laurence Bibot, mise en scène par Nathalie Uffner et interprétée par dix comédiens « maison ». « Nous avons voulu monter un spectacle engagé sur le rire, en nous posant cette question : peut-on encore rire 20 ans après ? », insiste Nathalie Uffner, qui excelle visiblement dans le travail entre amis. « Un prétexte pour nous moquer de nous-mêmes, mais aussi du milieu théâtral en Belgique, et de cette condamnation de devoir faire rire à tout prix ».

Les 12 et 13 octobre, le spectacle Kingdom of Fire en anglais, ou l’échange entre un Israélien et un Iranien au départ d’un jeu de backgammon, sera présenté pour la troisième fois au vu de la demande. Une idée d’Albert Maizel, le président du TTO, soutenue par Nathalie Uffner, sensible au dialogue et à la rencontre de l’autre. « Non, je ne vois pas des antisémites partout, pas plus que des homophobes ou des racistes », estime-t-elle. « Je m’inquiète en revanche de l’enfermement communautaire qui participe à l’impossibilité de vivre ensemble. Je retrouve peut-être aussi mon esprit mauvais élève dans mon rapport à Israël », poursuit-elle. « C’est un pays jeune, qui s’est développé de manière fantastique, mais qui a aussi ses travers sur le plan social et politique. Ne pas pouvoir l’exprimer est insupportable ». 

Plus d’infos et programme : www.ttotheatre.be – 02/510.05.10

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