Lors de la création de l’ONU en 1945, une des grandes ambitions du nouveau système international appelé à remplacer la défunte Société des Nations consistait à baser son action sur la défense des droits de l’homme. C’est ainsi que fut mise en place en 1946 la Commission des droits de l’homme, dont l’importance était symbolisée par le nom de sa première présidente : Eleanor Roosevelt.
La Commission travailla beaucoup et, en 1948, elle présenta son « enfant », la Déclaration universelle des droits de l’homme, à l’Assemblée générale des Nations unies, qui l’adopta sans aucun vote négatif, mais avec l’abstention (logique) de l’Afrique du Sud alors soumise au régime d’apartheid, des pays du camp soviétique et de l’Arabie saoudite, dont le cynisme forme l’objet de cet article.
Il semblait donc que l’ONU allait se construire sur de bonnes bases : la paix par les droits de l’homme. Mais la Commission des droits de l’homme ne tiendrait pas ses promesses. La Guerre froide contribuerait à la politiser à outrance, et, petit à petit, ses réunions et résolutions donnèrent l’image d’une sinistre comédie : des Etats violant massivement les droits de l’homme se voyaient immunisés contre toute critique (« tu ne parles pas de mes exactions, je fais silence sur les tiennes »), et l’usual suspect, Israël, était rituellement condamné.
Le caractère grotesque de l’institution fut davantage encore mis en évidence par l’élection à sa présidence, en 2003, du représentant libyen, bref d’un affidé de Kadhafi. La coupe était pleine. Dans sa grande sagesse, l’ONU supprima la Commission des droits de l’homme et la remplaça par un Conseil des droits de l’homme (au moins le nom avait changé). On imagina quelques garde-fous destinés à éviter que les grands violateurs des droits de l’homme ne puissent dominer la nouvelle institution.
Le Conseil entra en fonction en 2006. Il ne fallut que quelques années pour qu’on s’aperçoive que la situation n’avait pas changé. Un exemple a frappé les esprits. Les Etats de l’Organisation de la conférence islamique revenaient chaque année avec une demande visant à considérer la « diffamation des religions » comme une forme de racisme. Parmi les droits de l’homme figure effectivement la liberté de religion, et d’autre part la diffamation d’un individu constitue une limitation légitime de l’exercice d’un autre droit de l’homme, la liberté d’expression : on ne peut pas tenir sur quelqu’un des propos négatifs et faux dans le seul but de lui nuire.
Mais est-il possible de diffamer la -ou une- religion ? Tenir des propos négatifs sur Dieu et des personnages sacrés, oui, tous ceux qui ont lu Voltaire le comprendront. Mais des propos faux ? La religion est une question de foi. Seuls les fanatiques y voient une vérité indubitable. En d’autres termes, l’expression est tout simplement mal formée. Elle vise en fait le blasphème. Et constitue une tentative très maladroite de rendre ce dernier pertinent pour le Conseil des droits de l’homme en accusant de racisme ceux qui critiquent les religions.
En Europe, les défenseurs de la criminalisation du blasphème utilisent un langage apparemment plus rigoureux : ils disent que le blasphème offense les sensibilités des croyants. J’ai écrit à plusieurs reprises ici même qu’une telle conception relevait de la confusion savamment entretenue : aucun croyant ne sera heurté par un livre, un film ou une pièce de théâtre s’il ne décide pas de s’y confronter lui-même (d’ouvrir le livre ou de payer sa place). Mais au Conseil des droits de l’homme, ceux qui ont brandi comme un drapeau la « diffamation des religions » ne tentaient même plus de relier le concept à la défense des droits des croyants. Ils ne voulaient pas qu’on critique l’islam. Ils venaient plaider cette thèse devant un Conseil censé défendre des valeurs essentiellement conquises contre la domination dogmatique des religions. De la part de pays qui violent grossièrement les droits de l’homme, il fallait le faire. Grande prouesse d’enfumage !
Mais le comble du cynisme a été atteint par la nomination, à la tête d’un groupe consultatif du Conseil, du représentant de l’Arabie saoudite, Faisal Trad, au moment même où, dans son pays, un jeune homme a été condamné à mort pour opposition au régime. A l’heure où j’écris, je ne sais pas si, comme prévu, il sera décapité et si son corps sera crucifié en public. Mais ce que je sais, c’est que le Conseil des droits de l’homme s’est définitivement déconsidéré. Honte à l’ONU.
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