Deux enfants de Bagdad

Ronny Someck et Salah Al Hamdani sont des poètes renommés nés tous les deux à Bagdad en 1951. L’un est juif israélien, l’autre est arabe et vit en exil à Paris. Dans Deux enfants de Bagdad (éd. Les Arènes), un livre d’entretiens menés par Gilles Rozier, ils racontent comment ils sont devenus amis, alors que tout devait les séparer. Ils présenteront à trois leur livre au CCLJ le vendredi 9 octobre 2015 à 20h.

L’exil est-il le lien entre ces deux poètes nés à Bagdad la même année ? Gilles Rozier : Oui, même si Ronny Someck n’a aucun souvenir de cette ville où il est né. Ses souvenirs se réduisent à une boîte noire vide. Il éprouve la douleur de ne pas pouvoir retourner sur le lieu de sa naissance. C’est la raison pour laquelle il espère plus que tout pouvoir se rendre un jour en Irak, d’autant plus qu’il voit en Israël les Juifs polonais ou allemands effectuer le Tyoul Shorashim, c’est-à-dire ce voyage en Europe sur les lieux de mémoire de leur famille. Or, pour des raisons politiques, Ronny Someck ne peut se rendre à Bagdad. A défaut de pouvoir retourner dans son pays d’origine, il a tourné autour de l’Irak tant qu’il a pu en recherchant sans cesse des ambiances ou des lieux qui l’évoquaient.

Quelle est la particularité des Juifs de Bagdad ? G.R. : Dans le monde arabe, les Bagdadis ont toujours été considérés comme des gens raffinés et cultivés. La communauté juive de cette ville jouissait aussi de cette réputation au sein du monde juif. La famille Someck est arrivée en Israël en 1953 par un navire de tourisme en provenance de Chypre ! Ils n’ont pas connu les difficultés des premiers arrivés (1950-1951). Comme toute la bourgeoisie juive de Bagdad, qui était très imprégnée de culture arabe tout en étant ouverte sur la culture occidentale, qu’elle soit anglaise ou française. Le père de Ronny Someck avait fréquenté l’école juive anglaise de Bagdad et sa mère l’école française de l’Alliance israélite universelle. Cela laisse évidemment des traces : lorsque sa mère a découvert son fils jouant dans un bac à sable du jardin d’enfants de Bat Yam où elle l’a déposé en petit costume d’écolier, elle l’a immédiatement retiré de cette école horrifiée, en considérant les Israéliens comme des sauvages ! A partir de cet incident, c’est son grand-père qui a assuré son instruction jusqu’à l’âge de 6 ans. Cette anecdote retourne le cliché des Juifs orientaux arriérés, snobés par les Ashkénazes.

Quel regard Salah Al Hamdani porte-t-il sur ce rapport que les Juifs irakiens d’Israël entretiennent avec l’Irak ? G.R. : Il est plutôt atypique. Dans les années 1980, il s’est prononcé de manière plutôt violente contre Israël. Au fur et à mesure, il a évolué sur la question et aujourd’hui, s’il défend évidemment la création d’un Etat palestinien, il estime que ce n’est pas son problème principal, lui qui est exilé d’Irak. Ce qui est très intéressant, c’est que Salah Al Hamdani voit aussi en Ronny Someck un exilé et il se sent une dette à l’égard des Juifs d’Irak expulsés au début des années 1950. Il se souvient ainsi de son père menuisier qui sortait de temps en temps un parchemin (mezzouza) en hébreu du chambranle des portes qu’il devait remplacer. Lorsqu’il a visité en Israël le musée des Juifs irakiens, il a redécouvert avec beaucoup d’émotion les collections de mezzouza. C’est un voyage qu’il a fait après avoir longuement hésité, parce qu’il avait été élevé dans l’idée qu’Israël est l’ennemi juré. Il ignorait que les Juifs de Bagdad avaient dans leur immense majorité trouvé refuge en Israël. C’est pendant son exil en France qu’il a pris conscience de cette réalité et qu’il a commencé à s’intéresser à cette histoire. Comme il est lui-même exilé, il se sent aujourd’hui une véritable communauté de destin avec les Juifs de Bagdad dans une nostalgie de la culture irakienne.

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