Aylan : Un symbole « nécessaire » à la prise de conscience citoyenne ?

Les faits. Alors que la crise des migrants se poursuit depuis des mois, la photo de cet enfant syrien mort sur une plage turque a, en un temps record, fait le tour de la toile. Ce symbole était-il «nécessaire» pour susciter la mobilisation internationale ? Fallait-il publier cette photo ? Cette image a-t-elle créé l’électrochoc dont on parle au sein de la population ? Acteurs de terrain, analystes et politologues partagent leur point de vue.

« Nécessaire ? Non… et non », répond Henri Goldman, longtemps collaborateur au département Migrations du Centre pour l’égalité des chances et rédacteur en chef de la revue Politique. « Non pour tous ceux qui se sont mobilisés au parc Maximilien. La plupart d’entre eux n’avaient pas attendu Aylan pour être sur la brèche. La cause des migrants, et en particulier de cette sorte d’aristocratie morale que constituent les demandeurs d’asile par opposition aux migrants ordinaires, est aujourd’hui la cause majeure qui mobilise une gauche humanitaire brouillée avec les engagements politiques classiques. Pour le reste de l’opinion publique, c’est différent. Car cette cause est et reste largement minoritaire, face à tous ceux qui trouvent qu’on en fait déjà trop pour les étrangers, présents ou à venir. L’image d’Aylan, matraquée sous tous les angles, les a fait taire un moment. Ils reprendront la parole quand les poussées d’émotion compassionnelle seront retombées et que les médias seront passés à autre chose. Il faut rappeler que, face aux demandeurs d’asile, il ne saurait être question de “prise de conscience”. Le droit d’asile est un droit fondamental auquel aucun Etat ne peut se dérober. Par contre, la “générosité” européenne se mesurera par rapport aux autres migrants, ceux qu’on appelle bizarrement “économiques”. Ceux qui mourraient noyés il n’y a pas si longtemps au large des côtes libyennes provenaient pour la plupart d’Ethiopie et d’Erythrée, des pays dévastés, mais pas en guerre. L’asile, ce n’était pas pour eux et on s’est surtout employé à les refouler. Si Aylan avait été éthiopien plutôt que syrien, le symbole aurait-il fonctionné de la même façon ? J’en doute ».

« A juste titre, l’Europe a été secouée par la photo du corps du Aylan », estime le politologue et historien Joël Kotek. « Les photos d’Aylan et son frère de 5 ans, mort lui aussi, ont été largement reprises par la presse européenne et ce, faut-il le préciser, presque à leurs corps défendant. Tous les médias se sont en effet posé la question de la nécessité, de l’opportunité de montrer l’horreur : « On pourra s’interroger longuement sur la nécessité morale de publier cette photo », se demandait Les Inrocks. Libération, de son côté, alla jusqu’à excuser de ne pas avoir osé publier la photo car, avouait son directeur de publication, “ceux qui l’ont vue ont eu un mouvement de recul”. Fallait-il publier ou non cette photo ? La réponse est évidente, tant cette photo illustre le drame autant des migrants que des Syriens, Kurdes et autres Yézidis, victimes par centaines de milliers, ici d’Assad, là de Daesh, là, de notre indifférence. “Alors, oui, si cette image d’un enfant mort peut ouvrir les yeux sur des solidarités politiques qui tardent à se concrétiser, publions-la”, de conclure à son tour Le Soir. Et c’est ainsi que notre opinion publique, jusqu’ici bien épargnée d’images choc, sur le drame des Syro-Irakiens, s’est retrouvée face à cette horreur absolue de l’enfant mort, symbole de l’innocence absolue. Ce qui m’interpelle est que le débat moral sur l’opportunité à montrer l’horreur sous sa forme la plus abjecte n’a jamais traversé la médiasphère dès qu’il s’agit des guerres d’Israël. Car, comme je l’ai démontré dans une récente étude, apparemment sulfureuse, sur les médias belges et le conflit de Gaza, ce conflit, pourtant 100 fois moins meurtrier que tous les autres conflits du monde arabo-musulman, de l’Algérie à l’Afghanistan, mobilise, plus qu’à son tour, des images d’enfants (palestiniens) morts ou blessés, aux allures christiques, sans que cela ait jamais posé la moindre question morale. Depuis 1982, en effet, nos médias représentent Israël et les Palestiniens sous l’œil de représentations crypto-christiques, du “massacre des innocents” à la “Pieta”, qui appartiennent à sa propre mémoire, d’où leur terrible efficacité. Or, précisément, comme le souligne fort à propos l’historien de l’art Philippe Dagen, dans Le Monde, ce qui nous trouble aussi profondément avec la photo du petit Aylan, c’est le fait qu’elle nous renvoie aussi “crûment à la mémoire iconographique européenne du massacre des innocents” ».

Selon le directeur de Myria (Centre fédéral Migration), François De Smet, « il est déjà arrivé que des photos retournent l’opinion. Il me paraît trop radical de dire que c’est ce qui s’est produit avec Aylan, car je pense que l’opinion reste profondément divisée sur la question migratoire tant elle recèle des enjeux nombreux et des représentations durablement ancrées. Ce que cela illustre surtout, c’est un effet NIMBY (“Not in my Backyard”) inversé. Tant que la population est appelée à donner son avis sur des chiffres abstraits, elle est en général majoritairement rétive et conservatrice (cf. le récent sondage ISPOS montrant que plus de 60% des Belges sont hostiles à la migration). En revanche, les mêmes sont capables de se mobiliser parce qu’une famille qu’ils connaissent vient de recevoir un ordre de quitter le territoire. Il y a donc là un rapport du particulier et de l’universel qui doit être investigué ; si un cas particulier nous touche, c’est parce que, soudain, il y a une possibilité d’identification qui n’est pas permise par des chiffres abstraits. Cela permet de rappeler que derrière des statistiques, il y a toujours des êtres humains ».  

« La photo d’Aylan est une icône symbolique », estime le professeur Benoit Grevisse, de l’Observatoire du Récit Médiatique (UCL). « Tout a été dit à ce sujet. Mais Aylan restera-t-il dans l’histoire aux côtés de Phan Thi Kim Phúc, courant nue, brûlée par le napalm en 1972 ? Aura-t-il la même résonnance que l’agonie photographiée d’Omaira Sanchez en 1985 ? Peut-être… Ce petit garçon mort est l’épiphanie d’une situation que nous avions pourtant sous les yeux. Envahissant la toile et l’espace public, elle n’a pas manqué de réveiller les théories du complot. Images trafiquées, propagande… La littéralité de la tragédie semble donc à ce point insupportable qu’il faille la réduire à néant ? Probablement parce que ce qu’elle révèle est inadmissible au raisonnement populiste. La question que pose cette photo n’est pas de savoir s’il fallait la publier. Mais bien s’il est possible, dans le temps hystérisé des nouveaux médias, de s’appuyer sur une prise de conscience émotionnelle pour faire entendre la complexité. Qu’il semble déjà loin le jour de la publication de cette photo, à entendre les propos abjects de Robert Ménard, de Bart De Wever ou de certains forums, sans même que les journalistes ne prennent toujours la peine de les contredire… Qu’il paraît vain cet espoir en une photo, face au cynisme et à l’exploitation des peurs. Et que semble impuissante l’information en ces circonstances… ».

Professeur honoraire à l’INSAS, réalisateur et metteur en scène, Richard Kalisz séjournait il y a peu à Lesbos. « Confronté à un afflux de réfugiés qui s’échappaient de centaines de bateaux de fortune jusque devant la terrasse de mon hôtel, saisi à la gorge par une image d’exode et de guerre, face à des hommes trempés et exténués, parfois de femmes accompagnées d’enfants, j’ai découvert la photo d’Aylan sur ma tablette, en rentrant dans ma chambre », raconte-t-il. « Alors que je vivais une tragédie quotidienne, l’émotion suscitée par cette image simple m’est restée incompréhensible. Tous les journaux relayaient une icône diffusée par les réseaux sociaux, et s’empressaient immédiatement de la comparer à celle de l’enfant du ghetto de Varsovie, de la Piéta, de la mère à l’enfant de Guernica, ou encore de l’adolescente, hurlante, qui brûlait, en courant nue sur une route du Vietnam. Je crois à un emballement médiatique et non à une prise de conscience. Bien entendu, tout enfant qui meurt engendre une douleur immédiate et intense. Mais, il y a un monde entre ce “tableau” et les instantanés de la mère qui pleure, de l’adolescente qui révèle les ravages du napalm, ou encore du gamin à la casquette qui lève les mains dans le ghetto en nous disant que même les enfants sont appelés à être exterminés, transmettant ainsi une information essentielle à la compréhension du massacre absolu des Juifs. Mais ici, on répercute seulement ceci : les enfants meurent aussi, n’engendrant qu’une sensibilisation de surface, certes utile, mais peu durable. Peut-être que sa “ligne claire”, permettant à n’importe quel dessinateur de la reproduire, pourra, plus tard, servir à ouvrir un album intitulé, Réfugiés 2015, une histoire racontée aux enfants. Pour ma part, avec le recul, je ne soustrais rien à ce que j’ai écrit alors : “Contrairement à ce qu’on a dit, ce n’est pas l’image de l’enfant mort sur la plage qui restera, mais une autre qui parle du futur et d’un combat. Celle, extraordinaire, historique, des refugiés qui marchent en nombre compact sur l’autoroute reliant Budapest à l’Autriche. Des combattants, tenant en première ligne, hautement levé, le drapeau étoilé de l’Europe. Une marche qui ressemblait à une manifestation, demandant que cette Europe tienne sa grande promesse”.

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