La bataille des Ardennes, le va-tout perdu d’Hitler

Dans Ardennes 1944, le va-tout d’Hitler (éd. Calmann-Lévy), l’historien britannique Antony Beevor nous fait revivre avec son talent habituel la très féroce contre-offensive des Ardennes qu’Hitler a lancée le 16 décembre 1944 en Belgique pour faire éclater la coaltition anglo-américaine. Rencontre avec l’auteur de ce récit passionnant.

Pourquoi Hitler lance-t-il cette contre-offensive des Ardennes en décembre 1944 ? Antony Beevor : A partir du mois d’août 1944, Hitler rêve d’une grande offensive contre les forces anglo-américaines. Il veut surtout galvaniser le peuple allemand et impressionner ses alliés à l’Est qui sont en train de reculer devant les Soviétiques. Et dans son repère du loup en Prusse orientale, Hitler ne cesse de fantasmer sur les cartes en élaborant des offensives contre les alliés. Il pense qu’en attaquant les Anglais et les Canadiens à Bruxelles et Anvers, ils seront contraints de se replier sur les côtes de la Mer du Nord comme en 1940 à Dunkerque pour évacuer ensuite le continent européen vers la Grande-Bretagne. C’est un fantasme irréalisable qu’il décide d’assouvir en décembre 1944.

Au sein du haut commandement allemand, personne ne s’oppose à Hitler pour le dissuader de lancer cette contre-offensive ? A.B. : L’échec de l’attentat contre Hitler en juillet 1944 a eu des conséquences terribles sur le commandement de l’armée allemande. Contrairement à ce que les alliées pensent, cela ne provoque pas du tout la désorganisation du commandement. Bien au contraire, le parti nazi et la SS se sont saisis de cette occasion pour reprendre en main la Wehrmacht (armée allemande). Des SS sont placés dans les unités de la même manière que les Soviétiques imposent des commissaires politiques auprès de chaque officier. Cela entraîne une radicalisation de l’armée et toute idée de reddition allemande est écartée. Le problème, c’est que les alliés n’ont pas pris la mesure de cette évolution. On voit bien que la marge de manœuvre des responsables militaires allemands face à Hitler devient de plus en plus limitée. Ils ne peuvent pas contredire Hitler ni lui faire remarquer que ses plans sont irréalisables et en dehors de la réalité. Certains maréchaux, comme von Rundstedt, Model ou von Manteuffel, essaient pourtant de s’opposer à ces projets d’offensive, mais en vain.

Paradoxalement, la contre-offensive allemande dans les Ardennes est appelée par les alliés « offensive von Rundstedt »… A.B. : C’est une mauvaise interprétation des alliés car dès le début, von Rundstedt s’oppose à la contre-offensive allemande d’Hitler en Belgique. Quand on lit les interrogatoires de von Rundstedt d’après-guerre effectués par les Américains, on peut voir que son amour-propre en a pris un sérieux coup. Il ne supporte pas du tout que son nom soit associé à ce plan fou et à cet échec allemand. Il a compris depuis le début que les armées allemandes ne peuvent pas traverser la Meuse et prendre ensuite Bruxelles. Les Anglais et les Canadiens auraient pu facilement couper le couloir car les Allemands ne disposent pas suffisamment de forces pour protéger ce couloir. Cela aurait peut-être arrangé le général anglais Brian Horrocks qui aurait souhaité voir les Allemands avancer vers Bruxelles pour les attaquer et les écraser à Waterloo ! Suite à ces déclarations, le Maréchal Montgomery a décidé de renvoyer Horrocks en Angleterre pour qu’il prenne du repos.

Durant cette contre-offensive, les Allemands font preuve de sauvagerie extrême. Est-ce en raison de la présence importante de divisions SS ? A.B. :Oui mais pas uniquement. Si les unités Waffen-SS commettent des massacres sur des civils belges et exécutent de sang-froid les soldats américains faits prisonniers, des unités de la Wehrmacht participent aussi à ce carnage. Beaucoup de soldats allemands vivent dans l’obsession de se venger des activités de la Résistance belge en septembre 1944 lors du repli allemand sur la Ligne Siegfried. De toute manière, le 12 décembre 1944, Hitler a donné l’ordre de la violence à outrance pour semer la terreur auprès des soldats américains et des populations civiles belges. La sauvagerie est donc systématique. Avec cette contre-offensive, Hitler transporte à l’Ouest toute la brutalité terrifiante du Front de l’Est.

Ce qui est moins connu en revanche, c’est que les Américains commettent aussi des actes de vengeance sur les soldats allemands. Comment expliquez-vous ce phénomène ? A.B. : Lors de la première semaine de combats, les unités Waffen-SS massacrent des soldats américains à Baugnez-Malmédy. Par après, des soldats de la 11e division blindée américaine, mal entrainés et salement amochés par les combats, vont commettre des actes de vengeance en massacrant notamment une soixantaine de prisonniers allemands à Chenogne le 1er janvier 1945. J’ai découvert des témoignages saisissants dans les archives américaines sur le sentiment de vengeance qui anime les soldats américains pendant la bataille des Ardennes. On peut le savoir parce que les Américains ont décidé de recruter des jeunes historiens pour récolter les témoignages des officiers et des soldats immédiatement après les batailles. C’est une source d’archives fantastique. Un sentiment d’impunité règne : les soldats américains ne craignent pas d’être traduits par les tribunaux militaires. Il n’y a aucun procès et même des généraux américains comme Omar Bradley et William Hood Simpson encouragent ces actes de vengeance.

Comment expliquez-vous ce silence sur ces massacres américains ? A.B. : La légende de cette Greatest generation de la Seconde Guerre mondiale est tellement bien ancrée qu’il est difficile pour éditeurs de publier des livres ayant à l’encontre de cette légende. D’autre part, le traumatisme de la Guerre du Vietnam accroît cette idée que la Seconde Guerre mondiale est une guerre juste et propre.

Cette contre-offensive se solde par un échec pour les Allemands. Est-ce la dernière offensive allemande ? A.B. : Oui même s’il y aura en 1945 une dernière tentative d’offensive allemande en Poméranie. Elle échoue après quelques heures. Hitler est un piètre stratège. Les Anglais ne se sont pas trompés en considérant qu’il est plus facile de gagner la guerre avec Hitler à la tête de l’Allemagne plutôt que de l’éliminer. C’est la raison pour laquelle, ils ont annulé l’opération Foxley visant à assassiner Hitler. Ils ont compris que le commandement direct des armées allemandes par Hitler est catastrophique pour l’Allemagne. Ses ordres irrationnels ne peuvent que bénéficier à la progression de l’offensive alliée sur l’Allemagne. Staline aussi a annulé une opération d’assassinat d’Hitler, mais pour des raisons différentes. Staline craint que les alliés s’entendent avec un nouveau régime dirigé par des généraux allemands pour se liguer contre l’URSS.

Quelle est la plus grave erreur des Allemands dans cette contre-offensive des Ardennes ? A.B. : Ils ont sous-estimé la valeur et la détermination des soldats américains. Le choc de la guerre totale allemande et toute la brutalité qu’elle implique n’a jamais eu pour effet d’entamer la détermination des unités américaines encerclées qui ont tenu et défendu des villages clés envers et contre tout.  

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