Avec Much Loved, le cinéaste Nabil Ayouch nous plonge dans le quotidien de quatre prostituées marocaines à Marrakech. Loin de l’image carte postale de cette destination prisée des touristes, ce film plein d’humanité aborde une réalité que les autorités marocaines ne veulent pas voir en face. Il sort ce mercredi 14 octobre en Belgique mais demeure interdit de diffusion au Maroc. Rencontre avec Nabil Ayouch.
Est-ce un film sur la prostitution ou est-ce plutôt un film sur le Maroc ? Nabil Ayouch : Je n’ai pas voulu réaliser un film sur la prostitution mais sur le parcours de quatre femmes. Il se trouve qu’elles sont prostituées. J’ai voulu me concentrer sur la relation que ces femmes entretiennent avec la société, les hommes et leurs familles. Tout cela à travers leurs joies, leurs souffrances, leurs peines et leur solitude. Je les voies comme des guerrières, des amazones des temps modernes. Enfin, j’ai surtout voulu montrer toute l’humanité qu’elles ont en elles. Et si l’action du film se situe à Marrakech, c’est précisément pour marquer le lien avec la société marocaine.
La société marocaine est-elle à l’image du personnage de la mère de Noha, une des prostituées du film ? Cette mère qui prend l’argent que sa fille lui ramène mais qui lui intime de ne plus jamais venir lui rendre visite car elle a honte et craint pour sa réputation ? N.B. : Comme ce fut le cas à travers la polémique soulevée par l’interdiction de projeter Much Loved au Maroc, une partie de la société marocaine fait preuve d’hypocrisie et de schizophrénie en sachant que ces femmes existent, mais en refusant obstinément qu’elles soient incarnées. Toutefois, et c’est important de le souligner, une autre partie de la société marocaine regarde la réalité en face et demande qu’on mette fin à cette hypocrisie. Ce Maroc-là nous a défendu, tout comme il défend la liberté d’expression. C’est un combat de société avec deux visions radicalement différentes. Il faut que les progressistes se réveillent et parlent un plus fort. Comme partout, il existe différentes tendances qui s’affrontent. Même en Europe, les populismes naissent, grandissent et s’expriment avec plus de force.
Dans votre film, aucun homme n’en vaut la peine, à l’exception des travelos et de Saïd, le chauffeur et homme à tout faire des quatre prostitués… N.B. : Saïd est une belle âme qui existe dans la réalité. Des Saïd, car j’en ai rencontré au Maroc, sont là pour guider ces filles, les accompagner et les protéger. Ce ne sont pas des souteneurs car curieusement, il n’y en a pas au Maroc. Ces prostituées ont construit leur propre « entreprise » et d’une certaine manière, leur indépendance. Il s’agit donc d’une forme d’anthropologie inversée avec les hommes et notamment avec un homme comme Saïd qu’elles paient pour qu’il travaille à leur service. Comme le Maroc est une société très patriarcale, ce rapport particulier est un des enjeux majeurs du film.
Marrakech est-il devenu un lieu de débauche et de prostitution ? N.B. : C’est plus complexe. Marrakech ne peut être réduit à cette image de prostitution même si c’est un des aspects de la réalité de cette ville. Il y a des Marrakech et il faut en être conscient. C’est comme Bangkok : si on est honnête, on ne pourra pas dire que cette ville ne se perçoit qu’à travers la prostitution, mais en même temps, on ne peut nier que la prostitution existe bel et bien à Bangkok. C’est pareil pour Marrakech. Et en tant qu’artiste, j’estime avoir le droit de parler de cette réalité, même si je ne cherche absolument pas à véhiculer l’image d’une ville entière submergée par la prostitution.
Avez-vous été soutenu par les Marocains de France ou de Belgique ? N.B. : Oui, certains d’entre eux ont pris la défense du film. Mais le problème majeur, c’est qu’au moment de la présentation du film au Festival de Cannes (mai 2015), personne n’avait vu le film ! Cela explique que beaucoup de Marocains soient restés sur l’idée que les autorités marocaines ont bien voulu leur donner de mon film, à savoir celle d’un film scandaleux et incitant à la débauche. Et ce n’est que depuis la sortie française de Much Loved en septembre dernier que nous rencontrons des Marocains et des Marocaines d’Europe qui viennent voir le film, et non pas des montages piratés de manière illégales. Après avoir vu le film, ils viennent souvent nous dire avec beaucoup de courage et de sincérité qu’ils ont fait partie de ceux qui ont condamné le film sans l’avoir vu. Ils le regrettent infiniment car ce n’est pas du tout ce qu’ils s’attendaient à voir. Cela ramène donc une autre parole vers le Maroc. Le film a été très chaleureusement accueilli en Belgique et les débats qui ont suivi la projection se sont bien déroulés.
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