L’Eglise catholique a célébré mercredi avec une audience interreligieuse les 50 ans de Nostra Aetate, une déclaration historique qui a jeté les bases, après des siècles d’antijudaïsme, du dialogue avec les juifs et toutes les autres religions.
En présence de milliers de fidèles, des représentants de ces autres religions ont participé mercredi matin à l’audience hebdomadaire du pape François sur la place Saint-Pierre à Rome.
Le 28 octobre 1965, à la fin du Concile Vatican II, plus de 2.000 cardinaux, évêques et patriarches du monde entier ont adopté ce document très novateur « sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes ».
Le passage le plus important concernait les juifs, après des siècles d’ « enseignement du mépris » (selon la formule de l’historien français Jules Isaac) d’une Eglise qui les accusait d’avoir provoqué la mort de Jésus et dont l’enseignement avait alimenté l’antisémitisme en Europe.
« L’indifférence et l’opposition se sont muées en collaboration et bienveillance. D’ennemis et étrangers, nous sommes devenus amis et frères », a salué le pape mercredi matin.
Le texte cinquantenaire « a montré la voie à la redécouverte des racines juives du christianisme et à la condamnation de l’antisémitisme et toutes les injures, discriminations et persécutions qui en ont dérivé », a-t-il insisté.
Lors d’une conférence de presse après l’audience, le rabbin David Rosen, du Comité juif américain, a salué ce retournement « historique » ayant permis de construire une relation saine après 2.000 ans de haine. Mais en raison de réticences internes, cette « révolution n’a pu aboutir qu’en y incluant la relation avec toutes les autres religions, ce qui constitue une bénédiction exceptionnelle », a-t-il ajouté.
Nostra Aetate (A notre époque), est-il vraiment ce document qui a révolutionné la vision de l’Eglise catholique sur les Juifs ? « J’aurai tendance à répondre par la négative », rétorque Simon Epstein, professeur émérite à l’Université hébraïque de Jérusalem et spécialiste de l’antisémitisme. « L’essentiel avait déjà été accompli durant les années 1930. Pendant cette décennie, l’antisémitisme qui se répand a deux fondements : d’une part, il est raciste et fait des Juifs des êtres inférieurs qui souillent la nation. D’autre part, il est politique et attribue aux Juifs la volonté de dominer le monde en complotant ou en cherchant à imposer le communisme. Ce ne sont pas les ressorts chrétiens qui sont repris dans la rhétorique antisémite des années 1930 ainsi que durant la Seconde Guerre mondiale même si l’attitude des églises catholiques ne caractérise pas toujours par le courage ».
Des prêtres et des théologiens avaient déjà noué des contacts avec des responsables communautaires et des intellectuels juifs durant les années 1930. « Il arrive même que l’Eglise catholique soit amenée à dénoncer les discours antisémite raciste », précise Simon Epstein. « Ainsi en Hongrie, lors de l’adoption des lois antisémites sous le Régent Horty, l’Eglise catholique hongroise s’y est opposée vigoureusement en considérant que les Juifs convertis au catholicisme ne doivent pas être visées par ces lois racistes ».
Comment expliquer alors que dans la mémoire collective, on a surtout retenu le moment Nostra Aetate ? Il est très probable que ce soit un homme comme Jules Isaac qui ait popularisé cette idée, notamment en raison du rôle important qu’il a joué dans le dialogue judéo-chrétien après 1945.
« Jules Isaac et d’autres personnalités juives impliquées dans le dialogue interreligieux ont survalorisé Nostra Aetate et d’autres initiatives de rapprochement intervenues après 1945 pour montrer précisément qu’après la Shoah les choses ont vraiment changé et que l’Eglise catholique porte désormais un regard nouveau et bienveillant sur les Juifs. Or, une grande partie de cette évolution s’est déjà produite avant la Seconde Guerre mondiale », estime Simon Epstein. « Cette survalorisation permet ainsi aux Juifs d’envisager l’avenir avec sérénité et croire qu’ils peuvent entamer l’après Shoah avec l’espoir que le monde a désormais compris que l’antisémitisme est à rejeter définitivement ».
]]>