Les faits. Le 8 octobre 2015, en réaction à un post publié par l’Hashomer Hatzaïr sur sa page Facebook après la recrudescence des attaques palestiniennes perpétrées en Israël, toute une série de parents ont fait part aux jeunes de leur mécontentement de façon parfois très violente face à l’expression de leur opinion. Suite à quoi le post a d’ailleurs été retiré… Les mouvements de jeunesse juifs doivent-ils être politisés ou n’être réservés qu’aux loisirs ? Faut-il laisser la parole libre aux jeunes ? Les adultes doivent-ils intervenir dans le débat ? Nous avons interrogé les cinq mouvements sionistes de Belgique sur une question qui semble diviser.
« L’Hashomer Hatzaïr est un mouvement organisé par des jeunes, pour des jeunes, et a été créé il y a plus de 100 ans avec comme objectifs principaux : divertir et instruire la jeunesse juive », souligne le Rosh Ken de l’Hashomer Hatzaïr en Belgique, Sacha Hancart. « Le scoutisme, ainsi que la possibilité qu’ont les jeunes de s’amuser en dehors de leur cadre habituel (dans leur famille et à l’école) a toujours pris une part importante dans la vie du mouvement. Le mouvement s’est également construit avec une certaine idéologie, inculquée à tous ses membres, ou plutôt partagée à ses membres. Car un des buts de notre mouvement, et l’une de ses richesses, est son désir de partager des valeurs de paix, d’égalité, de tolérance, mais également de développer l’esprit critique des jeunes, leur offrir une alternative par rapport à ce qu’ils apprennent au quotidien. Notre société est une “machine” complexe à comprendre. Son fonctionnement dépasse un grand nombre de jeunes, mais également beaucoup d’adultes. C’est pourquoi les madrihim (“guides” littéralement en hébreu (moniteurs)) sont des jeunes qui ne comprennent pas toutes les ficelles du fonctionnement de cette “machine”, mais qui veulent tout de même pouvoir la faire avancer. Ainsi, ils tentent de transmettre ce qu’ils comprennent à leurs haverim (“amis” en hébreu) ou, du moins, ils font naître chez eux des questionnements qui susciteront à leur tour des désirs de réponses, et parfois de changements. Inculquer des valeurs et ainsi permettre à ces jeunes de s’émanciper est pour nous le meilleur moyen pour qu’ils parviennent in fine à développer leurs vues sur la société. De cette façon, nous leur fournissons les meilleures armes pour affronter les problèmes que pose la société et pouvoir ensuite apporter les solutions qu’ils jugent les plus appropriées ».
« Ce qui réunit les cinq mouvements de la Brith, c’est le judaïsme et le sionisme, même s’ils n’en ont sans doute pas tous la même conception », souligne Mikha Weinblum, directeur de la Maison de la Jeunesse laïque juive dont dépend la JJL. « Quatre de ces mouvements sont liés à des mouvements en Israël qui ont des visions politiques et/ou philosophiques et idéologiques différentes. Le cinquième, la JJL, est lié au CCLJ qui a aussi ses positions politiques et philosophiques. Il est donc normal que les mouvements de jeunesse soient le reflet de ces différences, et ces différences sont connues des parents qui décident de mettre leur enfant dans tel ou tel mouvement. Tout le monde sait où se situe l’Hashomer Hatzaïr dans le paysage politique israélien. A mon sens, ce qui fait le succès assez exceptionnel des mouvements de jeunesse juifs en Belgique, c’est précisément cette diversité. Les mouvements de jeunesse sont des mouvements éducatifs, pas des garderies où l’on vient juste s’amuser. Le slogan de la JJL est d’ailleurs “s’éduquer en s’amusant” ». Il poursuit : « Un des rôles des mouvements de jeunesse est de former des citoyens dotés d’un esprit critique. Il est donc essentiel pour ces mouvements de jeunesse d’aborder leur vision du judaïsme, du sionisme, du conflit israélo-palestinien… Il est aussi essentiel qu’ils puissent s’exprimer librement sur ces sujets sans se faire agresser. Je regrette donc que l’Hashomer Hatzaïr ait retiré son post sur Facebook, mais j’imagine que la pression a été trop forte. Dans nos démocraties, nous nous battons pour la liberté d’expression et le débat. Libre à chacun s’il n’est pas d’accord avec un post de l’Hashomer ou d’un autre mouvement d’y réagir, mais pas de vouloir le censurer ou de s’ériger en police de la pensée ».
« L’Hanoar Hatzioni est un mouvement de jeunesse apolitique qui a pour objet social d’aider au développement de la jeunesse juive en Belgique », précise Alain Wahba, président du comité des parents de l’Hanoar et membre de la Brith Hahorim, qui rassemble les comités de parents des mouvements de jeunesse. « L’Hanoar n’est l’émanation, ni le relai d’aucun parti politique israélien. Elle gravite autour de trois idéaux le Sionisme, le Haloutzism (esprit pionnier) et le Scoutisme. Ce dernier idéal est d’ailleurs une spécificité de l’Hanoar. Aucun débat, aucune discussion au sein du mouvement n’ayant pour objectif l’une ou l’autre opinion politique, c’est la culture du débat d’idée et de la contradiction qui prévaut, un peu dans l’esprit talmudique. Je pense que chaque mouvement à sa spécificité et ses valeurs qui lui sont propres et que l’adage qui veut que “les enfants suivent leurs copains” est vrai. Ce n’est plus l’idéologie qui mène les parents à inscrire leurs enfants dans tel ou tel mouvement, mais les fréquentations des enfants. Il peut donc y avoir des décalages importants entre les opinions politiques des parents et les mouvements de jeunesse politisés où ils inscrivent leurs enfants qui peuvent parfois mener à des conflits. Les mouvements de jeunesse sont faits pour les jeunes et doivent être gérés par les jeunes, et non par leurs parents. Les parents n’ont pas vocation à décider par l’absurde qu’au Bné Akiva on arrête de manger casher où de respecter le Shabbat, de la même manière qu’ils n’ont pas à empêcher les mouvements de jeunesse qui ont le socialisme dans leurs idéaux d’exprimer des opinions de gauche. Le seul choix des parents se situe en amont, dans la sélection du mouvement et/ou des activités qu’ils souhaitent voir leurs enfants pratiquer le samedi après-midi, mais là encore, l’adage qui veut qu’“on suive ses copains” sera à mon sens toujours plus fort que les désaccords politiques entre certains parents et les madrihim de ces mouvements politisés ».
« Chaque mouvement de jeunesse porte en lui une idéologie et un message qu’il enseigne et transmet aux enfants qui en font partie », précisent Liora Touitou et Odeya Skital, les shlihot du Bne Akiva Anvers. « C’est ainsi que le mouvement se voit endosser le rôle du prôneur de valeurs, dans lesquelles les plus assidus grandiront depuis leur plus jeune âge jusqu’à l’aube de leur vie d’adulte. Pour ce faire, les parents choisissent pour leurs enfants le mouvement correspondant au mieux à l’éducation inculquée à la maison, pour les aider à grandir dans le chemin qu’ils auront choisi pour eux. Mais cela ne doit en aucun cas empêcher les jeunes d’exprimer un avis contraire ou différent. Le jeune doit avoir rencontré plusieurs idéologies et avoir été exposé à différentes façons de penser pour pouvoir ensuite se forger ses propres opinions. Un mouvement de jeunesse n’a pas pour rôle d’effectuer un “lavage de cerveau”, mais bien d’ouvrir le jeune au monde, l’aider à se trouver d’un point de vue identitaire, mais aussi à déterminer le chemin qu’il voudra suivre en tant que futur adulte. Le Bne Akiva éduque ses haverim dans le chemin de la Torah et dans l’amour d’Eretz Israel. En s’affirmant tel un mouvement de jeunesse juif, religieux et sioniste, nos haverim se trouvent être partisans de leur patrimoine juif, découvrant l’Eretz Israel de nos Pères. Le Bne Akiva ne prend pas parti politiquement, même si on peut l’identifier à une certaine tendance ; son discours ne tient qu’à faire découvrir aux jeunes des valeurs qu’il s’efforce de cultiver. C’est aux haverim, quand bon leur semblera, de se faire ensuite une idée politique. Tous les mouvements de jeunesse ont ce même but : éduquer notre nouvelle génération dans les valeurs du sionisme et le respect de la loi juive, chacun à son niveau, tout en lui offrant un temps de loisir. Bevirkat Torah VeAvoda ».
« D’une manière générale, je ne pense pas que la question tourne forcément autour d’une politisation des mouvements, mais plutôt d’un engagement », précise Simon Cohn, ancien responsable de l’Habonim Dror, toujours impliqué dans le mouvement. « A l’heure où le monde se transforme et où le Juif se retrouve à nouveau utilisé comme objet de haine, je ne pense pas suffisant de ne se concentrer que sur les loisirs. Les mouvements de jeunesse ont toujours été militants, ils doivent continuer de l’être, peut-être plus que jamais. C’est eux qui ont “envoyé” les premiers olim, qui ont construit les premiers kibboutzim, qui ont combattu au ghetto de Varsovie, et qui ont peuplé les premières unités combattantes juives (Palmach, Hagana, etc. puis Tsahal). Ils ont toujours été à la pointe des combats, que ce soit pour libérer les Juifs d’URSS, de Syrie ou d’ailleurs. C’est d’ailleurs ça le sens du mot “haloutsisme”, pionniers ! Aujourd’hui, l’Habonim Dror de Belgique a redéfini sa mission : former des leaders avec des valeurs qui seront à même de renforcer le peuple juif, Israël, mais aussi les valeurs démocratiques des pays dans lesquels nous vivons. C’est la raison pour laquelle, par exemple, l’Habonim Dror a décidé d’investir dans les relations avec la communauté musulmane et a créé le premier “Shabbadan” avec Ismaël Saïdi, ou que nos madrihim veulent soutenir la population israélienne menacée aujourd’hui par les attaques au couteau. Ils ont la volonté de prendre part à la vie citoyenne et aux combats qui sont les nôtres au sein des communautés juives. Mais la nouveauté de notre époque, c’est aussi l’apparition des échanges en live et en public au travers des réseaux sociaux. C’est un nouveau mode de communication qu’il faut manier avec précaution ! Les émotions et l’instantanéité du débat créent souvent des échanges réducteurs où l’on se contente de “liker” si on est d’accord ou d’attaquer si un mot ou une idée n’a pas plu. Le débat récent sur Facebook est symptomatique de ce phénomène actuel. Ne nous cherchons pas d’ennemis supplémentaires, tentons plutôt de nous renforcer par des débats d’idées enrichissants, et surtout combattons la bêtise et le repli sur soi, où qu’il soit ! Pour cette raison, le rôle des mouvements de jeunesse est essentiel : éduquer à la vie, aux valeurs, à l’action et à l’engagement ! Nous nous devons de les soutenir. Nous avons le droit de ne pas être d’accord avec eux et de le dire, pas de les attaquer ».
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