Tout le monde se souvient du visage de Noa Rothman, la petite-fille de Rabin qui prononça son oraison funèbre. Née en 1977, à Tel-Aviv, la jeune femme qui a troqué sa robe d’avocat contre une carrière de scénariste -on lui doit notamment la série TV « Les Enfants du Premier ministre »- revient sur cet évènement traumatique dont la société israélienne n’a, selon elle, pas tiré les leçons.
Comment la société israélienne a-t-elle « surmonté » l’assassinat de Rabin ?
Vingt ans après l’assassinat de Rabin, on peut dire qu’il existe un décalage important entre la résonnance personnelle et collective de l’événement. Les Israéliens se souviennent tous de l’endroit où ils se trouvaient la nuit du meurtre. Ils sont conscients de la différence qui prévaut entre l’Israël d’alors et celui d’aujourd’hui. Mais à mon grand regret, à la fois comme membre de la famille et comme citoyenne, ce ressenti n’a pas encore permis aux gens de mieux comprendre la carte politique ; ou de mieux cerner le prix que la gestion du conflit a sur nos priorités nationales, sur notre quotidien ou sur le futur de nos enfants.
Comment jugez- vous l’évolution de l’Etat hébreu ?
Au travers de ses lois fondamentales, l’Etat hébreu s’est défini comme « juif et démocratique », une exigence morale élevée à mon sens. C’est aussi le ciment de mon sentiment d’appartenance avec ce lieu : un lien historique, religieux et basé sur des valeurs. Aujourd’hui, le pays traverse une phase difficile qu’il pourrait être tentant d’imputer au manque de réussite politique de la gauche ces dernières années, ou à la malveillance de nos voisins arabes. Mais ce serait un argument populiste et erroné.
Où se situe le blocage ?
Notre situation actuelle découle d’une absence de véritable dialogue au sein de la société israélienne comme avec nos voisins. Un échange qui serait basé sur la confiance, un rêve, une vision ou un espoir. La plupart des citoyens de la région, Juifs ou Arabes, ne croient plus à une solution politique. Des menaces pèsent sur notre sécurité au quotidien, dans les cafés, les bus, les stations de tramway et même les synagogues, où des fidèles ont été assassinés de sang-froid, comme aux pires heures des pogroms que leurs ancêtres ont subis en diaspora. Et l’on voudrait nous faire croire qu’il n’y a plus d’espoir et que nous sommes condamnés à vivre par les armes. Mais la banalité du désespoir est un cercle vicieux. C’est dans cet état d’esprit qu’Israël se trouvait à la veille des accords d’Oslo.
Vous conservez un certain optimisme ?
Je souhaite à mon peuple et à mes enfants que la prochaine fois qu’une occasion historique nous sera offerte, nous ne lui tournions pas le dos. Ce serait la plus belle stèle dressée à la mémoire de mon grand-père, un officier gentleman qui a été assassiné par des balles d’obscurantisme, de haine et de lâcheté. Il y a tout juste vingt ans.