Amir Gutfreund, une voix majeure de la seconde génération

Son éditeur israélien, Kinneret Zmora-Bitan, s’apprêtait à publier en janvier son septième roman, intitulé La Montagne du bonheur. Amir Gutfreund, l’un des écrivains les plus singuliers de sa génération, s’est éteint ce week-end des suites d’un cancer, à l’âge de 52 ans.

Fils de deux ouvriers rescapés de l’Holocauste, cet auteur natif de Haïfa s’était imposé dans le paysage littéraire israélien dès son premier ouvrage, Shoah Shelanou (Notre Shoah), publié voilà tout juste quinze ans dans son pays, et sept ans plus tard aux éditions Gallimard, sous le titre Les gens indispensables ne meurent jamais.

Un récit mâtiné d’humour, dont le narrateur n’est autre qu’un adolescent de Haïfa prénommé Amir, qui du haut de ses 12 ans mène l’enquête sur cet évènement dont les adultes ne parlent jamais. Quasi-autobiographique, l’histoire qui se déroule dans l’Israël des années 1970 marque un tournant dans la manière d’appréhender la Shoah. Et rencontre un succès immédiat. Couronné par le prix Buchman, décerné par le Mémorial de Yad Vashem, ce roman permet aussi à Amir Gutfreund de sortir de l’ombre.

A l’époque, ce diplômé de l’Institut technologique israélien Technion, à la fois chercheur en mathématiques et en physique, travaille en effet pour l’industrie militaire. Ce qui vaut à cet ancien lieutenant-colonel de l’armée de l’air le surnom d’officier gentleman. En tout état de cause, ce dévoreur de livres poursuit sur sa lancée en publiant un recueil de nouvelles (non traduit en français), Ahuzot Hahof, qui se voit récompensé en 2003 par le prix Sapir (équivalent israélien du Prix Goncourt).

Fait remarquable, Amir Gutfreund décide alors d’octroyer une grande partie de ce prix de 150.000 shekels à Workers Hotline (Kav LaOved), une association à but non lucratif dédiée aux travailleurs étrangers. Un geste lié à sa « condition d’enfant de la Seconde génération des survivants de la Shoah », avait-il commenté, évoquant sa sensibilité « aux personnes dépourvues de droits, sans défense et sans espoir ». L’auteur avait renoué avec ses souvenirs d’enfance dans Pour elle, volent les héros, publié début 2015, aux éditions Gallimard. Un roman haut en couleurs qui a inspiré le long métrage Autrefois j’étais au cinéaste israélien Avi Nesher.

Plus récemment, Amir Gutfreund avait mis ses talents d’écrivain au service du petit écran, en signant le scénario de la série TV israélienne « Hostages ». Etabli à Yuvalim un village de Galilée, avec sa seconde épouse (Ndlr : il avait perdu sa première femme d’un cancer voilà près de cinq ans), cet écrivain attachant ne faisait pas partie de ces auteurs israéliens engagés qui livrent à tout bout de champ leur vision politique aux médias étrangers. Ce qui ne l’a pas empêché de partager ses idées à l’occasion de « l’arrivée au pouvoir de la droite israélienne qui inquiète les Européens » dans une tribune publiée en mars 2009 dans les colonnes du journal Le Monde, et intitulée « Peine d’amour perdue ».

 « Un changement profond s’est récemment opéré (…) je veux parler de l’intégrisme islamique (…) Des pans entiers de la population palestinienne croient désormais dur comme fer dans les promesses d’un djihad mondialisé (…) Le conflit a changé de base et, je le déplore, une grande partie des pacifistes, dans notre région et partout ailleurs dans le monde, n’a pas vraiment pris conscience du tour de passe-passe auquel s’est livrée ici l’Histoire ». Et cet électeur de gauche et homme de paix de conclure : « L’Europe, qui représente le véritable objectif de l’intégrisme islamique, continuera à se préoccuper de ce qui arrive en Israël. Comme si le plat de résistance devait s’inquiéter de l’apéritif ». Un texte qui conserve toute son actualité.

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