Solidaires avec les Français, mais sévères envers leurs services de renseignement, les Israéliens expriment leur besoin d’être entendus dans la lutte antiterroriste. L’extrême droite n’a cependant pas hésité à prendre exemple des massacres de Paris pour justifier la poursuite de la colonisation dans les territoires.
La mairie de Tel-Aviv illuminée de « bleu blanc rouge », mais aussi la Knesset, les murailles de Jérusalem et les grandes rues de la capitale pavoisées pendant une semaine du drapeau tricolore : les autorités israéliennes ont chaleureusement témoigné leur solidarité avec la France, durement éprouvée par les attentats du 13 novembre 2015 qui ont fait 130 morts et plus de 300 blessés.
Le soir même, le Premier ministre Benjamin Netanyahou a déclaré qu’Israël se tenait « aux côtés » de Paris « dans la guerre commune contre le terrorisme ». Le lendemain, samedi, il annonçait la mise en berne des drapeaux israéliens et donnait l’ordre aux agences de sécurité et de renseignement de fournir à la France et à d’autres pays européens « toute l’assistance possible » après les attentats. Une position partagée unanimement par la classe politique. « Nous nous identifions tous aujourd’hui à la France et faisons part de notre sympathie au peuple français après ce terrible et méprisable crime », déclarait de son côté le chef de l’opposition Isaac Herzog, président de l’Union sioniste, en annonçant également qu’Israël aiderait la France dans son combat contre le terrorisme.
Drapeaux français et bougies
Dans un même élan, les Israéliens ont exprimé leur effroi face aux attaques sanglantes et à ces attentats-suicides dont ils sont pourtant familiers, mais qu’ils n’imaginaient pas voir un jour éclater au cœur de la Ville Lumière. Certains d’entre eux se sont spontanément rassemblés samedi soir, sur la place Rabin, rejoignant les membres de la communauté francophone venus en familles avec drapeaux et bougies. Quelques jours après les attentats, les radios diffusaient encore leurs témoignages émus, entrecoupés de standards de la chanson française.
Cependant, les critiques n’ont pas tardé. En cause : les incroyables dysfonctionnements qui ont permis aux terroristes de mener à bien leur plan conçu depuis plusieurs mois dans les bas-fonds de Daesh, élaboré ensuite en Belgique, puis perpétré par des commandos en six endroits différents de Paris et à l’entrée du Stade de France.
Pour Ronen Berman, l’un des meilleurs spécialistes israéliens du Renseignement, les origines de cet « échec misérable » sont anciennes. « Les Français ont reçu un coup de semonce en janvier », avec les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, « mais ils ont continué à dormir », s’indigne-t-il dans le Yediot Aharonot. Rechignant à partager leurs informations, ils n’auraient pas non plus pris au sérieux celles des services étrangers -américains, saoudiens, turcs, mais aussi israéliens- les avertissant d’une possible attaque. D’où la sévérité des médias israéliens qui qualifient cet échec français de « manquement » (mehdal), un terme faisant écho à la faillite du Renseignement avant la guerre de Kippour en 1973 et à son profond traumatisme dans la société israélienne.
Dans tous les cas, qu’ils expriment de vives critiques envers la France ou une solidarité apparemment désintéressée, les Israéliens affirment leur irrépressible besoin de ne plus se sentir isolés dans la lutte antiterroriste. Solidaires, et plus solitaires. « Israël a toujours été du côté du monde libre dans la guerre contre le terrorisme », a réagi Tzipi Livni, la co-présidente de l’Union sioniste, dans une tribune du Jerusalem Post. Et de proposer l’appui de services comme le Mossad, qu’elle connait bien pour en avoir été un agent, « non seulement parce que nous sommes des victimes du terrorisme, mais parce que nos valeurs sont celles du monde libre, et que ce sont ces valeurs qu’il nous faut défendre ». Exposé plus que d’autres à la menace terroriste, Israël a en effet de l’expérience à revendre. Elle a été particulièrement utile aux hommes du RAID lors des assauts contre le Bataclan et à St Denis quand ils ont vu surgir des hommes et une femme kamikazes – une première sur le sol français. Le directeur du RAID, Jean Michel Fauvergue, leur a rendu un hommage appuyé : « On s’est servi de l’expérience de nos amis étrangers et notamment des techniques utilisées en Israël », a-t-il déclaré.
« Punition divine »
Certains estiment pourtant que la France n’a pas saisi les dangers du terrorisme islamiste. Pour Avigdor Lieberman, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Netanyahou, l’Europe tout entière se berce d’illusions, faussement naïve sur l’islamisme radical et timide face à Daesh. Au lieu de bombarder Raqqa, en Syrie, il réclame l’envoi de troupes occidentales au sol. Avant d’ajouter, las : « L’Europe ne le fera pas ». Dans une surenchère cynique, d’autres accusent même l’Europe d’un aveuglement coupable, doublé d’un mépris raciste envers l’Etat juif. « Les Français n’ont que ce qu’ils méritent », peut-on entendre, « ils paient leur complaisance envers les musulmans ». « Leur politique est anti-israélienne, antisioniste, antisémite. Rappelez-vous la Seconde Guerre mondiale ! ». D’aucuns y voient même le signe d’une « punition divine » après la décision de l’Union européenne d’étiqueter les produits des colonies israéliennes. Chemi Shalev a ainsi relevé les pires commentaires entendus sur les attentats de Paris. Dans cette liste où la vilénie le dispute à la bêtise (lire ci-dessous), l’idée que Daesh équivaut à la Palestine occupe une place de choix.
Tant de vies brisées à Paris n’auront pas dissuadé certains, à Jérusalem, de louer aussitôt l’action gouvernementale en matière d’antiterrorisme, les lois sur le port d’armes, la légitime défense et toutes les mesures de rétorsion qu’ailleurs on jugerait « disproportionnées ». Officiellement, pourtant, pas question de faire un parallèle entre Paris et Jérusalem. Israël l’a fermement fait remarquer à la chef de la diplomatie suédoise, Margot Wallström, suite à sa comparaison déplacée entre le désespoir des Palestiniens et celui des aspirants au Djihad. « Quiconque tente de créer un lien entre l’islamisme radical et les problèmes existant entre Israéliens et Palestiniens se trompe, trompe son peuple et trompe l’opinion publique internationale », affirme le communiqué du ministère des Affaires étrangères, dont le représentant n’est autre que Benjamin Netanyahou.
Mais cela n’a pas empêché le ministre de l’Education Naftali Bennett, leader du Foyer juif, d’ériger les attentats parisiens en exemple pour justifier son refus d’un Etat palestinien. Le 16 novembre, il lançait à l’Université d’Ariel, en Cisjordanie : « Si la France proposait, aujourd’hui, la moitié de Paris aux musulmans, est-ce que cela réduirait le terrorisme ou l’encouragerait ? », en référence au partage de Jérusalem auquel il s’oppose farouchement.
Bennett s’est fait plus explicite trois jours plus tard devant les résidents du Gush Etzion : « Le terrorisme islamique en France veut installer un Etat islamique en France, et le terrorisme islamique en Israël veut un Etat palestinien sur notre pays. Les deux ne réussiront pas ». « Nous y répondrons », a-t-il précisé, « par plus de colonies ». Et qu’importe si Mahmoud Abbas a condamné les attentats de Paris, la politique poursuit son cours en Israël.
Twitter @FredSchillo