Ne pas se contenter du « Pas d’amalgame… »

Dans L’Occident expliqué à tout le monde (éd. Seuil), le philosophe Roger-Pol Droit rappelle que la perpétuelle remise en cause, la critique et l’autocritique sont des traits de caractère de l’Occident, pour ensuite déplorer que ces attitudes nobles et louables peuvent susciter une réaction pathologique : « Il arrive à l’Occident de verser dans le dénigrement de soi-même, l’auto-accusation, le manque de confiance dans son histoire et le sens de son identité ».

Les propos de Roger-Pol Droit trouvent leur illustration dans certaines réactions européennes face aux attaques islamistes abominables de Paris. Ainsi, pour certains, cette barbarie abjecte ne fait que répondre à la violence tout aussi aveugle et encore plus meurtrière des bombardements français en Syrie ! Non seulement cette mouvance hétéroclite prétend que l’Occident ne doit pas s’étonner de subir de telles attaques, mais elle présente aussi les bourreaux islamistes en victimes de maux dont seules les sociétés occidentales sont responsables.

Et ensuite la compassion dont nous sommes censés témoigner à l’égard des victimes réelles des tueries s’est dirigée rapidement vers les victimes hypothétiques d’une très improbable campagne de persécutions. Or, les réponses européennes au terrorisme ont été raisonnables. Aucune persécution ni aucun pogrom antimusulman n’ont été commis et nos mœurs politiques demeurent conformes à notre tradition libérale. Ce discours compassionnel envers les populations arabo-musulmanes et cette manière insupportable de faire porter à l’Occident la responsabilité de ces tueries ne peut plus durer. D’autant qu’elle ne fait que renforcer l’idée largement diffuse au sein du monde arabo-musulman que tout cela n’est que le produit d’un complot ourdi par les Occidentaux et les Juifs.

Pourtant, des voix musulmanes, certes minoritaires, mais de plus en plus nombreuses, s’élèvent pour qu’on en finisse avec ce déni et ce discours victimaire. Ces voix musulmanes estiment que les musulmans ont une responsabilité particulière à assumer dans l’émergence et le développement de l’islamisme, parce que cette idéologie et les mouvements qui s’en réclament sont précisément nés au sein même de la civilisation arabo-musulmane. Ainsi Abdennour Bidar, philosophe français de culture musulmane, déclarait très clairement sur les ondes de France Culture : « Les musulmans ne peuvent pas se contenter de dire ne faisons pas d’amalgame entre islamisme et islam. Certes, il s’agit de refuser cet amalgame, mais il s’agit surtout d’assumer notre responsabilité particulière en réfléchissant et en débattant en profondeur sur ce qui s’est passé dans cette aire de civilisation arabo-musulmane où a surgi cette monstruosité ».

Il n’est pas question de considérer tous les musulmans de la planète comme des coupables. Ce serait absurde. Nous pouvons en revanche leur dire qu’ils ne sont pas les premiers à être convoqués par leur histoire et à s’interroger sur un passé qui ne passe pas. A cet égard, Abdennour Bidar a admis avec courage que l’Allemagne est un exemple à suivre. C’est grâce à l’insistance d’artistes, d’écrivains, d’universitaires et d’étudiants révoltés que la chape de plomb qui pesait sur le passé nazi de l’Allemagne s’est fissurée dans les années 1970. Et c’est à travers le débat et un langage de vérité que les Allemands ont fini par regarder en face cet insupportable passé nazi. De la même manière, c’est en questionnant leur passé que les musulmans pourront mieux affronter le présent et se débarrasser du poison islamiste que l’écrivain algérien Kamel Daoud qualifie de « totalitarisme sournois ». Et nous, Occidentaux, nous devons accompagner les musulmans dans cette réflexion critique qu’appellent ces intellectuels musulmans humanistes de leurs voeux.

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