Parmi les candidats en lice dans la course à la Maison-Blanche, l’actuel sénateur du Vermont Bernie Sanders fait sans aucun doute figure d’outsider, dans son parcours autant que dans les valeurs qu’il défend. Ce self-made-man qui fustige le grand Capital pourrait même agacer ses concurrents.
Outre-Atlantique, la course à la Maison-Blanche est lancée. A grands coups de dizaines de millions de dollars, candidats républicains et démocrates se disputent l’investiture de leurs partis, avant d’en découdre avec le camp d’en face. Dans toutes les têtes, Washington D.C. et ses intrigues à la House of Cards. Tandis que le Grand Old Party rêve d’alternance, les démocrates ont fait le choix de commencer leur campagne sur le tard, pour ne pas entraver la fin du second mandat de Barack Obama. A un an des élections présidentielles, Hillary Clinton fait figure de favorite dans les sondages. Les grands donateurs la soutiennent, le showbiz aussi. Un raz de marée ? Pas si sûr… Sa campagne jugée trop consensuelle a fait surgir un challenger aux idées révolutionnaires. Son nom ? Bernie Sanders, 73 ans, sénateur de l’Etat du Vermont.
Dans une Amérique qui choisit ses présidents au moins autant en fonction de l’image que du fond, Sanders prend un malin plaisir à casser les codes. Il ne verse ni dans le jeunisme, ni dans le glamour : son front dégarni, ses bretelles solidement attachées à son pantalon trop large, son style de papy en somme, constituant autant d’éléments qui le placent dans une normalité très européenne dans l’esprit. Révolution dans le style donc, garantie sans sourire ultrabrite ! Et révolution dans les idées, puisque Sanders se définit lui-même comme un « démocrate à tendance socialiste » et joue à fond sa carte politique lorsque ses concurrents restent bloqués au stade des apparences. Devant des auditoires qui ne cessent de grandir, il fustige le grand Capital, l’irresponsabilité des multinationales et des grandes banques. Homme de gauche déclaré, il appelle à une « révolution politique » dans un pays où de tels propos l’assimilent presque automatiquement au communisme. Son discours intrigue et ses opinions détonnent, à tel point que le magazine Rolling Stone lui consacre, dans sa dernière livrée, les honneurs de sa une et plusieurs pages de portraits. Qu’y lit-on au juste ? Que ce self-made-man de la politique « a rempli des arènes et autres salles de conventions d’Ouest en Est du pays, de Seattle à Los Angeles en passant par Atlanta, attirant plus de 400.000 supporters à ses rassemblements ». Qu’il dénonce « une économie “truquée” et un système politique corrompu par les milliardaires ».
Le grand combat de Sanders, c’est d’abord de mobiliser l’opinion de son pays contre le mode de financement de ses campagnes politiques, un système qui, selon lui, avantagerait les candidats capables de lever des fonds gigantesques au détriment du débat d’idées. Une certaine idée de la justice. Résultat ? Là où Hillary empoche régulièrement des chèques avoisinant le million de dollars, le montant moyen des contributions de soutien à la campagne de Sanders avoisine les trente dollars, pas plus. Surprise, ça marche ! Dans les milieux universitaires, sur la Côte Est et la Côte Ouest, autrement dit dans les bastions du Parti démocrate, la campagne « Bernie for President » rencontre un écho inattendu, au point qu’il force Clinton à mettre la barre à gauche. Voilà pour la face visible de l’iceberg.
Des origines juives
La face immergée demeure, quant à elle, relativement méconnue. Né en 1941, à Brooklyn, de parents juifs, Sanders ne fait que rarement état de ses origines dans la sphère publique. Pourtant, comme l’explique Anne Cohen, journaliste au Foward, un magazine juif américain : « On ne peut comprendre Sanders sans parler du fait qu’il soit juif. Les valeurs qui lui sont le plus chères, telles que la justice sociale, un système de santé accessible à tous, l’accès à l’éducation, sont des valeurs traditionnellement associées aux Juifs, particulièrement dans le contexte américain ».
Originaire de New York, Dorothy Glassberg, la mère de Bernie Sanders, est juive américaine. Polonais de naissance, son père Eli a fui l’Europe du fait de l’extermination des Juifs. La majeure partie de la famille de ce dernier a péri dans les camps d’extermination nazis, un élément déterminant dans le parcours politique de Bernie Sanders qui déclarait, en juin 2015, au magazine Christian Science Monitor : « En 1932, un type répondant au nom d’Adolf Hitler a remporté les élections en Allemagne. Il en a résulté que 50 millions de personnes sont mortes, dont 6 millions de Juifs… Depuis l’enfance, je sais que la politique n’a rien d’un spectacle, il s’agit au contraire d’une fonction capitale ».
Son enfance, Sanders la passe dans le quartier de Brooklyn, entouré de Juifs séculaires et de Juifs religieux. Sa famille y mène une vie sans luxe, mais heureuse. En 1954, l’adolescent célèbre sa Bar-Mitzva. Toute sa jeunesse, il aura fréquenté des centres communautaires juifs. Puis, comme tant d’autres leaders politiques de sa génération, Sanders se tourne ensuite vers un autre idéal : la gauche des valeurs. Plusieurs sources indiquent que l’actuel sénateur du Vermont aurait séjourné dans un kibboutz en Israël dans le courant des années 1960. Où exactement ? Impossible de le savoir avec certitude (le quotidien israélien Haaretz se pose d’ailleurs encore la question). Ce qui reste de ce voyage en Israël est difficile à estimer. Sans doute un attachement certain pour l’existence de l’Etat hébreu, mais également une attention particulière au contexte politique local et aux rapports de force entre religieux et laïcs selon la presse communautaire.
Retour en 2015. Se peut-il que la première puissance mondiale élise un Juif à sa tête ? La question mérite d’être posée. En attendant, Sanders le dit et le répète, il ne souhaite pas faire de son judaïsme « un sujet de campagne ». Pour Anne Cohen, plus que sa judéité, ce qui interroge les électeurs est plutôt la distance de Sanders par rapport à la foi : « Le fait qu’il parle aussi peu de son judaïsme -ou même de religion en général- dans sa campagne est remarquable étant donné la place qu’occupe la religion dans le discours politique américain ». Envisager la politique sans Dieu, encore un point qui distingue Bernie-le-rouge de ses concurrents directs dans la course à la Maison-Blanche !