Il y a quelques jours, la presse annonçait avec fracas l’obtention par l’acteur et metteur en scène de la pièce à succès Djihad de 275.000 euros de subsides de la Région bruxelloise pour un projet de lutte contre le radicalisme. Après avoir détaillé son nouveau projet, Ismaël Saidi a décidé d’y renoncer. Il s’en explique.
On se sera posé beaucoup de questions autour de ce que le principal intéressé appelle lui-même « l’affaire Saïdi », et notamment celle de savoir pourquoi le montant des subsides alloué a été annoncé à grands cris, avant même que le budget soit abouti, ce qui ne semble pas être chose courante… Soit. On n’en est déjà plus là aujourd’hui. Et les islamologues Rachid Benzine et Michaël Privot avec lesquels Ismaël Saïdi devait mener à bien ce projet très attendu doivent se sentir bien seuls, puisque le meneur a décidé de renoncer au montant qui lui avait été accordé, en raison des innombrables insultes et menaces sublies, « plus que sur une année de tournée avec Djihad ! », déplore-t-il. Une décision difficile pour celui que les médias s’arrachent depuis un an. Une décision pourtant « mûrement réfléchie », déclarait-il au ministre-président Rudi Vervoort, dans une « lettre de démission » publiée par Le Soir (8/1/16).
Contacté par nos soins à plusieurs reprises, en vain, Ismaël Saïdi a préféré prendre le temps de la réflexion avant de répondre à la masse de journalistes qui tentaient de le joindre. C’est sur sa page Facebook qu’il a finalement souhaité s’expliquer ce samedi soir. « Un très long post explicatif, puis je ne parlerai plus de cette « affaire Saidi » », promet-il dans un message très personnel, où l’auteur et metteur en scène est parvenu à mettre la rancœur et les regrets de côté pour rester constructif et ouvert. Ce qui semble tristement résonner aujourd’hui comme un défi…
« Je n’en veux pas aux personnes qui ont proféré des menaces et des insultes à mon encontre. J’ai été policier et j’ai habité la ville dans laquelle je travaillais, dans laquelle j’arrêtais des gens donc les menaces ne fonctionnent plus depuis longtemps et ne me font rien.
Je n’en veux pas à cet homme politique qui s’est retrouvé dans la tourmente pour avoir décrété que ce « projet » n’avait pas passé toutes les étapes légales. Le projet est passé au gouvernement, tous les partis le connaissaient.
Je n’en veux pas à ce journaliste qui a grandi à deux rues de la mienne, qui a été à la même école primaire que moi, qui me connait depuis des lustres et qui a écrit un article à charge sans me téléphoner ou vérifier quoi que ce soit.
Je n’en veux pas au « ponte du PS » anonyme qui me déshumanise en me considérant comme une marque. Je peux le comprendre, il a dû prendre l’habitude de considérer mes parents comme des objets électoraux et il s’est dit que le fils ne pouvait pas avoir de conscience, de cerveau ou même de corps. Les vieilles habitudes ont la vie dure…
Je n’en veux pas à cet homme qui considère que je suis le « prix de la paix social du PS ». Je pense que le combat qu’il mène tous les jours est plus important qu’une phrase assassine qu’il ne pensait sûrement pas…
Alors… pourquoi jeter l’éponge ?
Voici l’histoire (oui, c’est mon boulot raconter des histoires, faut pas l’oublier).
J’étais sur scène avec Reda et Shark en train de débattre avec des jeunes à Binche. De magnifiques jeunes, avec des questions pertinentes. Lucile m’a rejoint en me tendant mon téléphone. J’avais accepté une interview pour « Le Forum de midi » sur La Première.
Je laisse Reda et Shark face aux jeunes et je descends dans les loges. Pendant que je descends, j’entends un jeune poser une question. LA fameuse question sur Charlie Hebdo qui revient à chaque fois (nous sommes le 7/01/16).
Je m’en veux de les avoir abandonnés face à cette question. Ce n’est pas à eux de répondre alors que j’ai écrit le texte, que je prends la responsabilité des mots depuis un an. Je dois les protéger. Un metteur en scène, ça protège ses comédiens.
Je m’en veux, je m’en veux, je m’en veux. Mais c’est trop tard. Je prends le téléphone et là je comprends que je suis au milieu de politiques et j’ai l’impression d’être dans une arène et que je dois justifier un plan politique à d’autres politiques.
Bien entendu, l’interview s’est bien déroulée, bien entendu la journaliste était professionnelle, gentille et compréhensive. Mais pendant deux minutes, j’ai eu une absence.
Et ma petite voix est revenue (faut lire mon bouquin pour comprendre, je sais ça s’appelle de la publicité sauvage, mais c’est pas le service public ici, donc je fais ce que je veux).
Et elle me dit que je n’ai rien à faire là. Que ma place n’est pas au milieu des politiques, pas sur un plateau radio ou télé…
Ma place, elle est à côté de Reda et Shark et face à ces jeunes. Ils ont besoin de moi.
Je termine l’interview et avant de fermer le gsm, j’ai le temps de lire (je sais je suis curieux et encore une fois, je fais ce que je veux, c’est mon histoire) une dizaine de messages d’insulte.
Je remonte et pendant les réponses aux questions, j’ai de nouveau une absence : je repense aux messages d’insultes, à l’interview radio, à ce jeune en face de moi, à Reda qui parle de sa Valérie (la vraie), à Shark qui parle d’Islam à des jeunes. Et je revois le dernier message :
« Sale fils de pute, qui tu es pour nous représenter, qui tu es pour parler d’Islam, crève !!!! »
Je regarde encore Shark parler d’Islam. Shark, qui, il y a un an n’en aurait jamais parlé. Reda, qui il y a un an, n’aurait jamais parlé de sa Valérie en public…
Et là, tout est clair : Ma place est ici. Face à eux, avec eux ! Je ne parle pas au nom des communautés musulmanes, non, pas du tout. En fait, je ne l’ai jamais fait.
Mais là, je comprends enfin au nom de qui je parle !
Je parle au nom de cette dame de Namur qui a eu peur et qui a osé venir me voir. C’est à elle que je ressemble plus qu’à l’idiot qui m’a envoyé un message au nom d’une religion qui lui permet de traiter ma mère de « pute ».
Je ne pratique pas la même religion que lui. Ni que celle qui veut me voir mort, ni que celui qui veut qu’on me roule dessus, ni que celui qui veut qu’on m’interdise de parler ou qu’on me coupe la langue.
Non, je pratique la même religion que cette dame qui est venu me voir malgré la peur, la même religion que cette fille qui m’a avoué son homosexualité, enfin fière de ce qu’elle est, la même que celle de cette fille qui est venue pleurer sur mon épaule parce qu’on l’oblige à enlever son voile avant d’entrer à l’école, la même que cette fille qui, elle, est effrayée à l’idée d’enlever son voile au quartier, car elle ne le supporte plus, la même que ce jeune homme d’un mouvement de jeunesse juif qui veut rencontrer des musulmans et créer des ponts.
Tous ces gens que j’ai rencontrés… Toutes ces âmes magnifiques….
C’est eux.
C’est ça, ma religion. La mienne est peut-être enveloppée du mot Islam, d’une prière quotidienne et d’un jeûne annuel, mais elle est plus proche des valeurs et (non)croyances de toutes ces personnes que j’appelle « ma famille ».
Quant aux autres, ceux qui n’ont aucune empathie pour celui qui est différent, qui pensent être supérieurs parce que musulmans, qui pensent qu’on peut tout résoudre par la violence, des armes ou des mots, ceux qui pensent qu’arracher le voile d’une fille restera impuni, qui pensent que celles qui ne portent pas de voile ne méritent pas le respect, qui pensent que « Valérie, c’est juste pour jouer », sachez que je suis toujours là, que vous verrez encore souvent ma face et que je serai comme une plaie au milieu de votre visage.
Je suis un musulman d’ici
Je suis un Belge 1.1
(…)
Voilà tout ce qui m’est passé par la tête et qui m’a fait comprendre que je devais arrêter. Et c’est dans cet état que j’étais quand j’ai écrit ma lettre de « renonciation ».
Alors, je ne vais pas faire semblant que je n’ai pas eu mal, que je n’ai pas eu peur de la déferlante de haine, que je n’ai pas eu peur de devenir cet « objet politique » dont on parle.
Cette peur m’a renvoyé dans ma grotte. Et j’avais besoin d’être seul pour en sortir à nouveau.
Le projet continuera sans moi, d’autant qu’il tourne principalement autour de Rachid Benzine et de Michaël Privot qui, je les connais, ne lâcheront pas l’affaire.
Ce projet est là pour sauver une jeunesse en péril, casser les murs entre les citoyens et soulever la chape de culpabilité posée sur nos enfants (TOUS).
(…)
En tant que Bruxellois, je l’ai proposé au Ministre-Président de la Région de Bruxelles, qu’il soit rouge, vert, bleu ou mauve, parce que c’est ma ville et que depuis le « lockdown » j’ai compris que chacun prêchait pour sa chapelle et que je prêche donc pour la mienne. Si le Ministre-Président avait été N-VA, je lui aurais proposé aussi (heu… nan, là je déconne, c’est la partie fiction de cette histoire)
Nous l’avons fabriqué Rachid, Michaël et moi et verrouillé pour qu’il soit inutilisable politiquement. Si vous essayez, il vous explosera entre les mains.
C’est en se rapprochant qu’on sortira de la marge. Et si les fous furieux ne trouvent plus personnes dans la marge, ils mourront seuls par manque d’oxygène…
Merci pour tous vos messages, merci pour votre soutien. Le moindre petit mot a été d’un soutien énorme.
Et moi, je retourne écrire des histoires… »
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