Suite à l’agression antisémite à l’arme blanche ce lundi 11 janvier d’un enseignant juif à Marseille par un lycéen de 15 ans qui a revendiqué son acte « au nom d’Allah et au nom de Daech », le président du Consistoire israélite de Marseille, Zvi Ammar a incité les Juifs à enlever leur kippa en rue. Une prise de position qui suscite la polémique au sein de la communauté juive de France.
L’appel du président du Consistoire israélite de Marseille demandant aux Juifs pratiquants de ne plus porter de kippa dans des lieux publics a été vivement critiqué par le Président du CRIF Roger Cukierman, qui voit dans cette incitation à ne plus porter la kippa une « attitude défaitiste et de renoncement ».
« Nous ne devons céder à rien, nous continuerons à porter la kippa », s’insurge aussi le grand rabbin de France, Haïm Korsia. « Touche pas à ma kippa ! », a lancé de son côté le président du Consistoire central israélite de France, Joël Mergui, qui a souhaité que « l’ensemble de la société réagisse et soutienne la liberté de conscience ».
Il est éclairant d’observer la réaction du grand rabbin de Marseille, Ruben Ohana, qui s’est exprimé de manière embarrassée à ce sujet. Visiblement le président du Consistoire de Marseille ne l’avait pas mis au courant des déclarations qu’il allait faire.
Le rabbin Ohana s’est montré moins alarmiste que le président du Consistoire de Marseille : « Nous avons appelé la communauté juive de Marseille à une extrême vigilance. Le privilège que nous avions à Marseille de vivre dans une ville ouverte où nous pouvions vivre notre judaïsme en pouvant porter la kippa en rue n’est plus monnaie courante. Nous pouvons encore porter la kippa, mais peut-être de manière plus discrète. Evidemment que nous ne devons pas céder à la peur. Nous devons continuer à vivre notre judaïsme de façon habituelle et vivre normalement. Il n’en reste pas moins que chacun doit tout faire pour faire preuve de vigilance ».
Mais la question du port de la kippa dans les lieux publics est-elle vraiment le fond du problème ? « Tout cela est un non-débat, car un Juif orthodoxe sans kippa est tout aussi reconnaissable avec un chapeau ou une casquette », estime Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite et Juif pratiquant lui-même. « Ceux qui portent la kippa en permanence n’ont d’autre choix que de continuer à la porter ou la placer sous un autre couvre-chef, que ce soit un chapeau ou une casquette. Mais cela ne fait pas d’eux des gens qui passent à travers les gouttes ».
« Le vrai problème est ailleurs et il se pose très clairement », affirme Jean-Yves Camus. « Il n’est pas normal qu’un garçon de 15 ans dont on ne connait pas la situation légale en matière de séjour puisse imposer un débat national sur la possibilité pour les gens de se déplacer tranquillement dans les rues de France », déplore-t-il. « Ce gamin qui revendique son acte en expliquant qu’il regrette ne pas avoir pu aller jusqu’au bout de son acte incarne aux yeux de beaucoup de Français les réfugiés, les musulmans et les Kurdes, c’est-à-dire ceux dont nous avons l’habitude d’estimer dignes d’empathie ».
Et en tant que spécialiste de l’extrême française et européenne, Jean-Yves Camus se montre très pessimiste : « Tout cela va très mal finir, car la séquence est inquiétante pour les Juifs, les réfugiés et les musulmans. Les commémorations des attentats, les incidents extrêmement graves de Cologne et l’agression antisémite dépassent les rêves les plus fous de l’extrême droite qui n’a même jamais envisagé cela ».
En termes de sécurité, Jean-Yves Camus craint aussi que l’année 2016 voit la multiplication d’actes terroristes isolés commis par des gens ayant prêté allégeance individuellement dans leur chambre et devant leur écran d’ordinateur comme ce gamin de Marseille. « Ce type d’individus commettra aussi des attentats à la palestinienne, c’est-à-dire au couteau comme en Israël depuis quelques mois et comme à Marseille il y a quelques jours. Et les agressions commises à Cologne et en Suède sur des femmes se multiplieront aussi. Ce n’est pas un acte de guerre, mais il est perçu comme tel par une grande partie de l’opinion publique européenne. C’est peut-être une autre forme de guerre dans la mesure où les viols ont toujours été commis durant les guerres », observe Jean-Yves Camus.
Un point positif à souligner, et non des moindres : les responsables politiques se sont montrés très fermes dans leur condamnation du climat antisémite qui s’est insaturé et ils ont bien insisté sur la nécessité que les Juifs puissent continuer à porter la kippa en rue. « On sent bien que c’est un acquis et je n’ai pas encore entendu quiconque remettre en cause le port de la kippa sur la voie publique », reconnaît Jean-Yves Camus. « Et même si une idée de ce type était proposée, cela ne résoudrait absolument rien au problème. Si vous interdisez la kippa, dans des quartiers de Paris ou de la banlieue parisienne, vous ne verrez peut-être plus de kippa, mais tout le monde portera le chapeau ! ».
Dernière note optimiste : les supporteurs de l’Olympique de Marseille ont décidé de répondre favorablement à l’appel du grand rabbin de France, Haïm Korsia, à revêtir une kippa ou un couvre-chef le 20 janvier prochain à l’occasion du match de 16e de finale de la Coupe de France, contre Montpellier en signe de solidarité avec la communauté juive.
]]>