Martin Buber, sentinelle de l’humanité

Avec Martin Buber, sentinelle de l’humanité (éd. Albin Michel), Dominique Bourel publie une monumentale biographie de Martin Buber, cet immense intellectuel juif à la fois célèbre pour ses travaux sur le hassidisme, son œuvre philosophique et ses engagements humanistes. Dominique Bourel présentera son livre au CCLJ le mercredi 17 février 2016 à 20h.

Cela fait plus de vingt ans que Dominique Bourel travaille sur cette biographie de Martin Buber. A chacune de ses conférences, il ne pouvait s’empêcher de rappeler qu’il était encore occupé à travailler sur ce livre tant attendu que c’en était devenu un sujet de plaisanterie. Spécialiste de Moses Mendelssohn (à qui il a aussi consacré une superbe biographie) et des géants de la pensée juive que furent Gershom Scholem et Franz Rosenzweig, Dominique Bourel est aujourd’hui l’un des meilleurs connaisseurs de l’intelligentsia juive allemande de la seconde moitié du 18e siècle à l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933.

La vie de Martin Buber se lit comme un condensé des grandes heures de l’histoire juive au 20e siècle. Né à Vienne en 1878, élevé par ses grands-parents à Lemberg en Galicie et étudiant à Vienne, il devient professeur de sociologie religieuse à l’Université de Francfort, jusqu’à son éviction en 1933. Grand militant sioniste, il s’installe en 1938 en Palestine mandataire où il vient grossir les rangs des Yekke (Juifs allemands), sans qui le monde académique et intellectuel israélien n’aurait pas connu une qualité aussi remarquable. Martin Buber devient vite l’une des figures les plus marquantes de l’Université hébraïque de Jérusalem où il enseignera jusqu’en 1951. Ses travaux sur le hassidisme ont contribué à mieux faire connaître les spécificités de ce courant piétiste du judaïsme, et sa traduction de la Bible en allemand fait toujours autorité.

Mais c’est surtout avec Je et tu (Ich und Du) que Buber s’impose comme l’un des penseurs majeurs du 20e siècle, et la lecture de ce livre est devenue incontournable sur les campus des universités américaines. Personne n’ignore non plus l’influence de cette œuvre philosophique sur Emmanuel Levinas. Et ce qui est extraordinaire avec Martin Buber, c’est que sa pensée ne se limite pas au champ de la philosophie : « Elle chemine de la philosophie à la sociologie, de l’histoire des religions à l’exégèse biblique, des luttes politiques sionistes des jeunes années jusqu’à la libération des Juifs soviétiques, sans oublier l’inlassable promotion du respect des habitants arabes de la Palestine mandataire, puis d’Israël », souligne Dominique Bourel.

Sioniste humaniste

Grande conscience d’Israël, Martin Buber s’est souvent opposé à David Ben Gourion avec lequel il a entretenu une longue correspondance. Disciple d’Ahad Haam, Buber a toujours prôné un sionisme culturel et spirituel censé redonner au judaïsme une vitalité nouvelle. Dans cette version humaniste du sionisme, le foyer national juif doit être une cité juste et un centre spirituel du judaïsme, et non pas seulement un Etat « normal » comme un autre. Jusqu’à la Guerre d’Indépendance, Buber se fait l’apôtre d’un Etat binational. Conscient de l’impossibilité d’aboutir à cette solution utopique, il demeurera jusqu’à la fin de sa vie un ardent défenseur de l’égalité entre Juifs et Arabes en Israël.

Pourquoi s’intéresser encore aujourd’hui à Martin Buber ? Dominique Bourel nous donne une réponse très convaincante : « Aujourd’hui plus que jamais, la figure et l’œuvre de Martin Buber, comme celle de Mendelssohn, nous enseigne que l’histoire des Juifs et du judaïsme ne se réduit pas à celle de l’antisémitisme et qu’il y a eu, y compris en Allemagne et souvent plus qu’ailleurs, des Juifs heureux ».

Bien que la vigueur intellectuelle du judaïsme allemand ait réussi à se maintenir sur les campus américains ou en Israël, on ne peut s’empêcher toutefois de partager le regret d’un ami proche de Buber, le philosophe Ernst Simon, pour qui « le judaïsme allemand est un mort qui n’a pas été porté en terre et qu’on n’a pas pleuré ».

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