A l’issue d’un colloque organisé le 3 décembre 2015 à l’Université de Tel-Aviv, il ressort que la seconde langue officielle du pays est de moins en moins parlée, comprise ou lue par les Juifs
israéliens. Notamment sous l’effet du processus « d’israélisation » des Juifs orientaux, à l’heure où un projet de loi vise à rendre obligatoire son apprentissage dans les écoles élémentaires du secteur juif israélien. Etat des lieux.
Un évènement « historique ». C’est en ces termes qu’une journée d’études intitulée « Ani Min al-Yahud* : Juifs, identité orientale et langue arabe en Israël », qui s’est déroulée début décembre sous l’égide du département de sociologie et d’anthropologie de l’Université de Tel-Aviv, a été présentée dans les médias israéliens. Il s’agissait du premier colloque académique en langue arabe jamais organisé dans l’Etat hébreu.
La rencontre, marquée par un message filmé du Président d’Israël, Reuven Rivlin, un arabisant et fervent défenseur des valeurs de la démocratie israélienne, n’a pas seulement fait date au vu de la qualité de ses intervenants. A savoir un casting mêlant des chercheurs de renom, des parlementaires ou encore des personnalités comme Reuven Abergel, le militant fondateur des « Panthères noires israéliennes », ce mouvement de protestation sociale né au début des années 1970 contre le traitement discriminatoire des Mizrahim (Juifs orientaux issus des pays du monde arabe). Sponsorisé par l’Institut de recherche Van Leer, l’Association pour l’égalité des droits civiques entre Juifs et Arabes israéliens Sikkuy, l’ONG juridique de Nazareth Dirasat, et le partenariat de la paix (Union européenne), ce colloque qui a attiré près de 350 personnes a aussi été l’occasion de dévoiler plusieurs travaux de recherche inédits, permettant de dresser un état des lieux de la langue arabe en Israël.
Les Ashkénazes devant les Séfarades
Une première étude présentée par le sociologue Yehuda Shenhav de l’Université de Tel-Aviv s’est attachée à évaluer la maîtrise de l’arabe parmi les Juifs israéliens. Menée auprès d’un échantillon de 761 personnes, elle révèle que la seconde langue « officielle » du pays n’est « écrite, lue, parlée ou comprise » que par une minorité infime de Juifs israéliens : respectivement 2,5%, 1,5%, 10% et 17% d’entre eux. Si les Juifs orientaux affichent des résultats supérieurs à leurs coreligionnaires ashkénazes, les écarts tendent à s’effacer lorsque l’on observe les jeunes générations.
C’est ainsi que les Juifs ashkénazes sont désormais quatre fois plus nombreux à étudier l’arabe à l’université et trois fois plus nombreux à le faire pendant leur service militaire que les Juifs originaires des pays arabes. De fait, les Juifs orientaux de la 3e génération maîtrisent de moins en moins souvent la langue de leurs parents sous l’effet d’un long processus d’israélisation.
Autre paradoxe : alors que moins de 2% des Juifs israéliens interrogés sont capables de lire un document en arabe, 57,8% d’entre eux estiment que l’arabe joue un rôle clé dans la vie de leur pays. Certes, 65,4% considèrent que l’apprentissage de l’arabe est important pour « connaître son ennemi ». Mais 65,4% jugent que sa maîtrise est
essentielle pour qu’Israël s’intègre au Moyen-Orient, et 33% pensent qu’elle est vitale pour la sauvegarde de l’héritage des Juifs orientaux. Enfin, 46% pensent que la langue arabe devrait être enseignée dans le cadre d’une éducation bilingue dès le cours préparatoire.
Le débat est d’actualité. Fin octobre, un projet de loi porté par le député du Likoud, Oren Hazan, a été approuvé par le Comité ministériel pour la législation. Cette proposition vise à rendre obligatoire pour tous les élèves juifs en Israël l’apprentissage de l’arabe à partir de six ans. « En ces jours où le terrorisme règne et la coexistence est compromise, il est important d’éteindre les flammes et de créer un pont constitué par la langue, la compréhension culturelle et le rapprochement entre les citoyens de l’Etat », avait fait valoir Oren Hazan. Une proposition encore à un stade très préliminaire d’adoption que les intervenants du colloque ont préféré ignorer.
L’arabe obligatoire, contre-productif ?
« Il est clair que la majorité des nombreux panélistes, dont je fais partie, est favorable à un apprentissage obligatoire de l’arabe dans les écoles israéliennes », observe le chercheur arabisant Yonatan Mendel, de l’Institut Van Leer, auteur d’un ouvrage pionnier The Creation of Israeli-Arabic (2014), rappelant qu’à ce jour, l’étude de l’arabe dans le système éducatif est surtout motivée par les besoins des unités de renseignement de l’armée israélienne. « Pour autant, il n’est pas certain que ce projet de loi soit porté par la bonne personne. Et surtout, imposer à un écolier juif israélien d’étudier l’arabe, s’il ne comprend pas pourquoi ou s’il n’en ressent pas la nécessité, risque d’être plus contre-productif qu’autre chose ».
Un avis partagé par de nombreux experts de la conférence. L’universitaire Hillel Cohen, du département des études moyen-orientales de l’Université hébraïque de Jérusalem, a rappelé qu’historiquement, l’un des volets majeurs du projet sioniste reposait sur la « renaissance de la langue hébraïque ». « Pour inciter nos concitoyens à apprendre l’arabe, il faudrait qu’ils ressentent une affinité pour un peuple, une culture, et nous ne sommes pas dans une période qui favorise cela », a-t-il fait remarquer. Tandis que le sociologue de l’Université de Haïfa, Sammy Smooha, s’est déclaré pour sa part partisan d’un « objectif plus modeste » que l’apprentissage de l’arabe obligatoire, au travers de « la création d’un groupe d’Israéliens juifs bilingues et biculturels, pouvant servir de pont entre les Juifs et les Arabes israéliens, entre Israël et le monde arabe en temps de paix ».
En attendant, les élus israéliens ont tenté de montrer l’exemple. Le 29 décembre dernier, ils étaient dix-sept députés -issus de presque toutes les factions de la Knesset- à assister au premier cours de conversation en arabe organisé dans l’enceinte du Parlement. Une initiative du député Bassel Ghattas, de la Liste arabe unie (troisième formation du pays) et de la parlementaire du Likoud Nurit Koren. A bon entendeur, salam !
* « Je suis l’un des Juifs », du nom d’un récit de l’écrivain Almog Behar, publié en 2008.