Hier woonde… Daniël, Esther, Aron, Ines, Piet

Dépositaire d’un héritage inattendu, Piet Verdonk, publicitaire amstellodamois, a passé 39 ans de sa vie à rechercher les descendants de la famille déportée qui avait habité sa maison. Homme de cœur et de convictions, il a été récompensé de sa détermination.

Amsterdam, 1976. Piet et sa fiancée Ines achètent une maison au 64 Lepelkruisstraat, attenante au Nieuwe Prisengracht, un quartier habité avant-guerre par de modestes tailleurs de diamants juifs, l’informe son père. Occupée à la fois par un photographe, une famille du Surinam, Piet et Ines, et une autre dame, la bâtisse de 1890 doit complètement être rénovée. Un jour, alors qu’Ines décolle quelques carrelages du mur, des pièces d’or s’en s’échappent. Elles proviennent d’une boîte de cigares bon marché « Hofnar Piccolo » qui contient en réalité 16 pièces, 2 montres et 1 chaîne en or, des rixdales en argent, des guldens, des 25 « cents » d’alors, des centaines de guldens en papier monnaie et des coupons illisibles, le tout datant d’avant 1942.

Revenu de sa surprise, le couple comprend que l’humble coffret a été caché dans l’armoire de la cuisine par des Juifs en 1943. S’ensuivent de longues et infructueuses investigations auprès des administrations, par ailleurs davantage intéressées par la valeur de la cassette que par son origine ou ses héritiers potentiels. Pour Piet, pacifiste acquis à la cause palestinienne depuis 1967, une chose est certaine : il ne souhaite pas léguer ces valeurs à une organisation sioniste. Mais à qui ?

Le couple déménagera plusieurs fois, non sans emporter avec lui le « trésor » et son lot de questions. Piet et Ines se voient acheter une farde de collection et des pièces manquantes de la série Wilhelmina, tout en s’interrogeant sur le pour qui et le pourquoi de leur démarche ; Piet questionne ses collègues juifs sans réponse satisfaisante et chaque année, lors du « Dodenherdenking », Jour du Souvenir, les mêmes questions le taraudent : à qui donner la cassette, à qui la rendre ? Les années passent…

Hier woonden in de oorlog…

Jusqu’à ce jour de 2013, où il tombe sur l’affiche « Hier woonden in de oorlog… » (« Ici habitaient pendant la guerre… »), démarche lancée en association avec la ville d’Amsterdam, visant à retrouver à partir de leur domicile des habitants amstellodamois juifs déportés, et à apposer une plaque commémorative à leur nom.

Remobilisés, Piet et Ines découvrent enfin les noms de Daniël Lopes Cardozo (65 ans) et de sa femme Esther (70 ans), expulsés de chez eux le 1er mai 1943, soir de shabbat : transit par le Hollandse Schouwburg, déportation au camp de Westerbork et morts à Auschwitz, le 7 juillet 1944. « Ces descendants de Juifs séfarades forcés de se convertir au christianisme et de fuir le Portugal à la fin du 16e siècle ont été rattrapés par l’histoire, assassinés par les nazis trois siècles et demi plus tard », se désole Piet.

De leurs recherches sur Daniël et Esther émergent 6 enfants et 7 petits-enfants. Des prénoms surgissent, des histoires s’esquissent, une famille d’ombres se reconstitue à coup de dates de naissance, de mariages, d’arrestations, de déportations et de morts dans les camps. Au 64 Lepelkruisstraat, 13 Juifs ont été déportés. Au total, 244 « Lopes Cardozo » ont perdu la vie. Ils apprennent qu’en ligne directe, seul le fils de Daniël et Esther, Isaac a survécu. Décédé en 1975, il a eu 2 enfants, peut-être en vie, mais néanmoins impossibles à retrouver. Piet et Ines se décident à léguer le « butin » au Joods Historisch Kindermuseum, mais le musée ne peut l’accepter sans avoir la certitude qu’il n’y a pas d’héritiers. L’histoire s’accélère ensuite. Un document mentionne le déménagement de la famille d’Isaac à Bruxelles en 1939 ; Piet consulte un notaire ; il n’obtient aucune information de la caserne Dossin à Malines qui le renvoie à d’autres institutions. Quand soudain, par la magie d’Internet, il retrouve la trace de la petite-fille du couple, Esther Lopes Cardozo, mariée à Maurice Lederhandler. Puis, sur base d’un maigre indice, il téléphone à Dona Lederhandler, l’une de leurs filles qui, 39 ans et 3 minutes après leur découverte du « trésor », le met en lien avec ces légataires tant recherchés, Esther, 80 ans et son frère David, 76 ans. La rencontre au sommet avec leurs conjoints respectifs a lieu à Knokke en 2015. Autour de la table, les émotions sont palpables.

Par son opiniâtreté, Piet aura mis en lien les traces tangibles des grands-parents déportés avec leurs petits-enfants plus âgés qu’ils ne l’auront jamais été. Un voyage dans le temps de 71 ans… Auteur de cette issue remarquable, récompensé de ses efforts, Piet Verdonk a mis un point final à cette quête d’une manière élégante, à l’image de sa personne, couchant sur un très beau papier ivoire ce récit* qui lui tient à cœur et qui est devenu une histoire de sa vie. Merci Piet et Ines, merci.

* Un livre a été publié en néerlandais, mais uniquement à titre privé.

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