Ce lundi soir était une soirée pas comme les autres. Il s’agissait en effet pour les élèves de la Sainte-Famille de revenir sur leur voyage à Auschwitz, mais aussi de revoir d’autres jeunes, devenus entre-temps des amis, issus de la communauté juive. Une amitié prévue pour durer.
Difficile de trouver accueil plus chaleureux que celui rencontré ce 22 février à l’Institut de la Saint-Famille à Schaerbeek. Particulièrement enthousiastes, après avoir préparé plats traditionnels et délicieuses pâtisseries, les élèves de 5e et rhéto s’étaient mis sur leur 31 pour recevoir dans leur établissement les étudiants de l’Union des étudiants juifs de Belgique (UEJB) qui ont fait le voyage à Auschwitz avec eux en novembre dernier. L’occasion aussi de retrouver les jeunes de la Jeunesse juive laïque (JJL) qui les avaient déjà accueillis il y a quelques mois au CCLJ. Sans oublier une équipe de la RTBF qui a suivi le groupe tout au long de leur projet dans le but d’un « Tout ça (ne nous rendra pas le Congo) » qui devrait marquer les esprits.
Ce sont donc ainsi près de 80 personnes qui ont partagé le repas ensemble ce lundi soir, après avoir partagé une expérience dont elles voulaient à tout prix témoigner.
« L’idée de départ était d’avoir un vrai projet de maturation avant de partir en Pologne, pour pouvoir y travailler également par après », explique Catherine Reinbold, professeur de psychologie. Après avoir été retenus sur base d’une lettre motivée, les jeunes participants au voyage se sont réunis chaque jeudi midi pendant trois mois. Au programme : lecture de la BD Maus, visite d’expositions, écoute du témoignage de Paul Sobol et carnet d’écriture. « Nous voulions aussi tenir dans la durée et aller au-delà de l’émotionnel, ce qui n’est pas facile à un âge où tout est émotion », poursuit l’enseignante.
Remettre les élèves dans une dynamique et réfléchir à comment transmettre ce qu’ils ont appris aux plus jeunes était un des objectifs de cette soirée. Outre celui de poursuivre une relation qui a commencé à se tisser. « Beaucoup attendaient de ce voyage à Auschwitz de voir en vrai ce qu’ils ont appris dans les livres, mais ils étaient nombreux aussi à vouloir rencontrer des Juifs pour déconstruire les stéréotypes qu’ils pouvaient avoir », souligne Anne Vangeneberg, professeur de formation sociale et religion catholique, à l’initiative du voyage avec Monia Gandibleux.
Une majorité d’entre eux n’ont en effet jamais quitté leur commune, voire leur quartier. Certaines familles n’ont compris la démarche de ces jeunes qu’à moitié « alors qu’eux se sentaient investis d’une mission. Ils se sont donc parfois retrouvés dans un conflit de loyauté », affirme Catherine Reinbold.
Rire et pleurer, ensemble
Visiblement reconnu comme le meneur du groupe, Souleimane tenait à témoigner de son ressenti face à ses camarades : « Je ne suis clairement pas revenu comme j’étais parti. Nous avons tissé des liens. En rentrant d’Auschwitz, mon père m’a dit : « A 5 ans, Souleimane, tu ne regardais pas où tu marchais, tu as même un jour foncé dans un poteau. Aujourd’hui, tu sais où tu vas, je suis fier de toi » ». Tour à tour, les élèves ont pris la parole. « Marcher sur les pas des déportés me tenait à coeur », admettra l’un. « Je n’avais jamais eu l’occasion de découvrir des Juifs, s’il fallait le refaire, je le referais, c’est sûr. Ce voyage, que je recommande, même s’il est très difficile, a été pour moi un pas pour l’humanité », dira une autre. « J’ai eu devant moi la preuve la plus horrible de ce qui s’est passé », confiera une troisième.
« Ce voyage nous a permis à tous de rire ensemble, de jouer ensemble, de manger ensemble, de pleurer ensemble », témoignera Hicham. « Nous sommes revenus à Bruxelles en citoyens conscients et responsables. Nos différences font notre point commun et notre force ».
Mélangés volontairement autour des tables, les jeunes de toutes confessions, musulmans, juifs, chrétiens, athées auront eu le temps de discuter encore et d’échanger.
En se rappelant la visite du camp, Achraf osera la comparaison avec le nombre d’inscrits à la Sainte-Famille. « On a parlé de 600 personnes dans un cabanon. Cela veut dire que tous ici, on y serait passé… »
Entre symboles et insoutenable réalité, les mots prendront toute leur signification. « En marchant à Auschwitz, je me suis dit que les feuilles mortes représentaient chacune un mort », témoigne encore Elodie (JJL). « C’était une mauvaise idée, cela m’a hantée tout l’automne… » Avant d’ajouter : « Ce voyage nous a appris que chaque acte, chaque geste, aussi minime soit-il, peut avoir des conséquences énormes ». « On se dit qu’on a de la chance d’être là », confirmera Lila, venue avec la JJL elle aussi.
Avant de passer à table, c’est Jonathan De Lathouwer, ancien président de l’UEJB, porteur du projet de voyage avec la Sainte-Famille, qui prendra la parole : « Les préjugés naissent et se développent dans l’ignorance. Les élèves ont compris où pouvait mener l’antisémitisme. Ils sont 41 à être devenus des témoins. Notre présence dans cet enfer était un geste d’humanité. A nous de transmettre ce message, pour pouvoir lutter ensemble contre toute forme d’antisémitisme et de racisme ».
Si le jeune Axel, photographe du voyage (ses superbes clichés resteront d’ailleurs exposés dans le hall de l’école) semblait particulièrement ému en réalisant soudain ce qu’il n’avait vu qu’à travers son objectif, la journaliste Safia Kessas confiait avoir de son côté vécu une expérience unique, et compte sur le film qu’elle réalise pour devenir un véritable outil de transmission diffusé dans les écoles. Avant de remercier encore les élèves pour leur sincérité, prouvant que tout est possible. Et de conclure : « Non, ce n’est pas une utopie ».
]]>