Faut-il débattre avec Tariq Ramadan ?

Les faits. On le voit partout s’exprimer dans les médias, intervenir dans les débats, en radio, en télé, dans les universités, confronté à d’autres invités, ou seul à la tribune. Les 29 et 30 janvier 2016, lors de l’événement « La religion dans la cité » organisé à Flagey, il figurait une fois encore dans la programmation parmi d’autres intervenants très différents de lui (le philosophe Abdennour Bidar, le rabbin Delphine Horvilleur, ou le président du CAL Henri Batholomeeusen).

Certains le considèrent dangereux, d’autres le voient comme un modéré. Qu’est-ce qui explique pareil engouement ? Faut-il débattre avec Tariq Ramadan ? Des personnalités qui le connaissent bien ont répondu à nos questions.

En tant que concepteur et organisateur du Festival « La religion dans la cité », Jean-Philippe Schreiber (Observatoire des Religions et de la Laïcité (ORELA)) « assume pleinement » le fait d’y avoir invité Tariq Ramadan. « J’ai pourtant, à plusieurs reprises, dans mes écrits, vertement fustigé certaines de ses prises de position, et suis peu suspect de faire sa promotion. Je ne l’ai d’ailleurs jamais invité dans un cadre académique -malgré des sollicitations en ce sens-, et ne le ferai jamais, car je ne lui vois pas de légitimité académique. En revanche, dans le cadre d’un événement culturel comme celui-ci, où intervenaient des intellectuels et des créateurs, il pouvait très clairement -ou devait, selon plusieurs de mes partenaires- avoir sa place. Nos panels se voulaient pluralistes, nos débats contradictoires, et Tariq Ramadan a eu affaire à forte partie en dialoguant avec Nadia Geerts et Hervé Hasquin. Comme nos autres invités étrangers, il a ensuite répondu aux questions du public, sans aucun traitement de faveur -les interpellations pouvaient être rudes- ni tribune particulière. Alors pourquoi Tariq Ramadan ? Parce qu’il est aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, un penseur majeur de l’islam européen, et une référence fondamentale pour une partie importante de la jeunesse musulmane, en Belgique et ailleurs. Comme je crois en la liberté d’expression, je crois que le débat peut faire avancer notre société, qu’il est essentiel de confronter les points de vue, et de contrer l’adversaire par les idées, par l’intelligence et la contradiction – plutôt que par l’anathème ».

Nadia Geerts

a été invitée pour débattre avec Tariq Ramadan dans le cadre de l’événement « La religion dans la cité ». « Soyons clairs », insiste-t-elle, « lorsque j’ai été sollicitée pour débattre avec Tariq Ramadan, ma première préoccupation a été de savoir s’il viendrait de toute manière. En effet, j’estimais que s’il venait, il était essentiel qu’on ne lui fournisse pas une tribune où il puisse s’exprimer sans contradiction. J’avoue par ailleurs que je ne m’explique pas l’engouement de son public : certes, il a un physique agréable et il parle bien, mais honnêtement, dans ses livres ou son discours public, je trouve son propos assez creux. Il est évident que le monde intellectuel musulman a bien mieux à offrir, en termes de profondeur de pensée, qu’un Tariq Ramadan. Je pense à un Abdennour Bidar ou à un Rachid Benzine, par exemple. Cela étant, l’essentiel, à mon sens, n’est pas de savoir s’il faut débattre avec Ramadan, mais de savoir de quoi débattre avec lui. On connaît ses positions sur l’homosexualité, sur la mixité dans les piscines, sur le voile, sur la lapidation, etc. C’est de cela qu’il faut parler avec lui : de choses concrètes, plutôt que de lui permettre de noyer le poisson, comme il le fait fort adroitement en mêlant références islamiques et philosophie des Lumières lorsqu’on reste sur des questions très générales ». 

« Tariq Ramadan est devenu une star en France et en Belgique grâce à son physique et à ses talents exceptionnels d’orateur et de débatteur. C’est un caméléon. Il s’adapte à son public

 », explique Marie-Cécile Royen, journaliste au Vif/L’Express. « Il a repris du répertoire des chrétiens de gauche, des laïques, puis, des altermondialistes, les éléments de langage qui pouvaient le faire accepter dans leurs cercles successifs. L’homme n’est ni un philosophe ni un historien : c’est un politique avec un vibrato mystique plutôt caressant et raisonnable. Cependant, il n’aime pas la contradiction. Il faut l’entendre, sur Youtube, se lâcher pendant vingt minutes, sans reprendre son souffle, avec des formules-choc, après l’interdiction de sa conférence du 15 janvier dernier à la cité universitaire de Paris (les organisateurs avaient gardé le secret sur sa présence). C’est une véritable invitation à l’action, sur fond de victimisation et de paranoïa. Qu’il demande la nationalité française et l’obtienne serait, finalement, une clarification de son statut politique, lui qui aspire à la formation d’une élite musulmane active. Il est omniprésent en Belgique depuis de nombreuses années. Il n’appelle pas au terrorisme, soyons clairs, mais il sature son discours d’identitarisme religieux. Il exalte la Muslim Pride et positionne ses adeptes comme les sauveurs d’une civilisation décadente, à qui il demande de transformer la société de l’intérieur. Sur les femmes, il fait peser la charge, combien difficile en milieu scolaire et professionnel, d’afficher et d’affirmer la présence musulmane. Avec lui, la religion n’est pas une question spirituelle, mais politique. Mais comme il s’entend à brouiller les pistes et les niveaux de langage, une partie du public lui prête l’oreille. Il remplit les salles et fait de l’audience sans rencontrer de véritable contradicteur, raison pour laquelle on le réinvite. Les critiques le renforcent auprès d’un public captif. C’est un vrai problème pour les démocrates ».

Pour le journaliste et secrétaire de rédaction à la RTBF Eddy Caekelberghs (Face à l’Info, La Première), on peut véritablement parler d’un « dialogue de sourds ». « C’est le pire : l’échange entre personnes qui ne s’écoutent pas, ne se reconnaissent pas et ne s’intéressent pas mutuellement. Le dialogue de celui qui ne veut ni entendre ni voir. Non pas parce que les interlocuteurs sont bêtes. Loin de là ! Mais le logiciel et le référentiel ne se superposent pas. Discuter ou interviewer Tariq Ramadan supposerait d’abord une excellente éducation du public et des contradicteurs aux concepts subtils et contextes mouvants pour éviter clichés et fuites ou esquives. Cela supposerait un temps long et une connaissance établie du langage arabe utilisé pour confronter, mais aussi la mise à nu des vraies raisons des oppositions le concernant dans plusieurs pays et non l’effet de manche ». Eddy Caekelberghs estime nécessaire de redéfinir avec Tariq Ramadan certains concepts : « Oser définir ce qu’il entend par mocratie, laïcité, apostasie, respect de l’humain (la femme, l’homosexualité, les mariages mixtes, etc.), ce qu’il dit de l’antisémitisme et des appels aux meurtres lancés par des institutions fréristes et autres… Bref, autant de conditions qu’institutions, médias, voire foires musulmanes (où il sert de papier attrape-public !), ne garantissent jamais. Démonter la famille Ramadan (plus encore le rôle du père Saïd et du frère Hani que le rôle du grand-père maternel Hassan al-Banah), argumenter avec extraits les détournements de propos ou les volte-faces de l’intéressé : oui, mais dans les faits, l’exercice tel que pratiqué jusqu’ici suppose soit le déclassement ou déni mutuel, soit le jeu de rôles. Avec, à la clé, l’effet de victimisation de Ramadan auprès de son fan-club et sa détestation par son public opposant. Le dialogue clivant aboutit rarement. A quand donc un vrai exercice de mise à nu ? Je ne pense pas d’ailleurs que l’urgence soit là ! L’urgence sur l’islam, selon moi, c’est de créer ou contribuer à faire éclore un espace de débat public entre musulmans croyants ou sortis de la foi, pour que la pluralité des lectures et vécus soit connue, vécue et intégrée ».

« A la question “Faut-il débattre avec Tariq Ramadan ?”, on ne peut que répondre : “Il est impossible de débattre avec Tariq Ramadan” », estime Willy Wolsztajn, administrateur du CCLJ. « La confrontation des idées nécessite entre les interlocuteurs en présence un socle de valeurs communes et une relation de loyauté réciproque. Tariq Ramadan cultive pour idéal l’islamisation la plus large possible de la société européenne. Il entretient une vision de l’islam bigote, puritaine, patriarcale, conservatrice, totalitaire. Un islam anti-libéral. Ses valeurs s’opposent de manière radicale aux idéaux humanistes de pluralisme, d’égalité et de justice, de séparation entre les cultes et l’Etat qui fondent nos démocraties. Quant à la loyauté, le combattant de la foi Tariq Ramadan se montre profondément déloyal envers un système de valeurs qu’il méprise parce que mécréantes. Hormis devant ses ouailles, il dissimule toujours sa vraie nature. Bel homme, belle voix, virtuose de la rhétorique, friand de savantes périodes oratoires, comédien accompli, il subjugue son public. Démagogue expert, il oppose à l’interlocuteur un miroir rhétorique. Il lui renvoie ce que celui-ci désire entendre. Et ça fonctionne. Nombreux sont ceux qui tombent dans le panneau. D’où les multiples invitations que reçoit le téléprédicateur islamiste ». La solution pour Willy Wolsztajn se résume en deux mots : le cordon sanitaire. « Il convient d’appliquer à Tariq Ramadan et, de manière générale, aux Frères musulmans, mouvance à laquelle il appartient malgré ses dénégations cyniques, la même stratégie qu’à l’extrême droite, celle du cordon sanitaire. Arrêter de l’inviter sur les plateaux et aux panels de débats. Arrêter de interviewer et de lui accorder la parole en direct. Toujours médiatiser l’information le concernant par un travail journalistique de critique et de mise en contexte. Faire comprendre à l’opinion publique que l’islamisme se situe en dehors du jeu démocratique. Cessons de nous montrer naïfs. Les idées des Frères musulmans en Europe nourrissent aujourd’hui le terreau du djihadisme terroriste de demain ».

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