Guy Haarscher : « Nous devons apprendre à vivre comme les Israéliens »

Dans cet entretien, Guy Haarscher, professeur émérite de philosophie à l’Université libre de Bruxelles, revient sur les conséquences que les attentats de Zaventem et de la station Maalbeek peuvent avoir sur nos sociétés démocratiques dans le cadre de la lutte contre le terrorisme djihadiste.

Après ces deux attentats sanglants, que doit faire une société démocratique pour se protéger ? Guy Haarscher : Nous devons évidemment nous interroger sur ce qui s’est passé. Comment les trois auteurs de l’attentat de Zaventem, qui semblaient être ceux de Forest, ont pu commettre cet acte ? La réflexion doit donc porter sur les mesures à prendre pour sécuriser des lieux comme des aéroports. Quand on regarde ce qui s’est passé à la station de métro Maalbeek, c’est évidemment beaucoup plus difficile. Je pense que nos sociétés européennes vont devoir apprendre à vivre différemment, de la même manière que les Israéliens ont appris à le faire. Nous n’avons pas le choix car le danger est permanent depuis que l’Etat islamique a décrété qu’il doit frapper nos pays.

L’adoption de ces mesures de sécurité implique-t-elle une limitation des libertés fondamentales ? G.H. : Je ne pense pas. Permettre à des vigiles de fouiller des sacs à l’entrée de lieux publics ou de commerces est une chose que nous avons déjà vécue par le passé. Il ne s’agit pas d’atteinte aux libertés même si cela peut être embêtant ou apparaître comme des contraintes supplémentaires dans la vie quotidienne. Quand les différents services de sécurité sont confrontés à une menace supérieure, ils ont tendance à demander au politique des moyens supplémentaires. Et comme l’Etat de droit limite nécessairement le pouvoir de l’Etat pour de bonnes raisons, des tensions apparaissent inévitablement lorsque des organes de l’Etat demandent qu’on renforce leurs pouvoirs et leurs prérogatives pour des raisons tout aussi valables. Même s’il faut maintenir les possibilités de contrôle et l’équilibre des pouvoirs, il faut malgré tout donner aux forces de police les possibilités d’arrêter et de démanteler ces réseaux terroristes en veillant à ne pas accéder à des demandes liberticides. De toute manière, on ne plus se permettre de suivre ceux qui nous disent qu’il faire comme avant parce que le danger est considérable, ni suivre aveuglement ceux qui veulent en découdre en nous préparant un Etat vraiment autoritaire. Ce n’est donc pas le moment d’adopter une posture idéologique en traitant l’Etat de fasciste parce qu’il cherche à se renforcer face au terrorisme mais ce n’est pas non plus le moment d’accepter n’importe quelle mesure susceptible de transformer la Belgique en Etat policier.

A long terme, il va falloir aussi s’attaquer au problème de la transformation des mentalités des jeunes musulmans séduits par l’islam radical. Partagez-vous le point de vue de Jean Birnbaum, le directeur du Monde des livres qui estime dans son dernier livre, Un silence religieux, que le fondement religieux de l’engagement politique des djihadistes n’est pas pris en considération par de nombreux observateurs en Europe occidentale ? G.H. : Je pense que la thèse de Birnbaum est une critique légitime de cette tendance, tout particulièrement en sociologie, à vouloir expliquer par autre chose des actes qui se réclament de la religion. C’est vrai qu’en raison de la complexité des phénomènes, on ne pas se focaliser sur une seule cause. Il y a évidemment une part d’explication par autre chose : les gens ne deviennent pas des fanatiques d’un coup. Mais il existe néanmoins une tendance à dissoudre la dimension religieuse pathologique, ce qu’Abdelwahab Meddeb appelait « la maladie de l’islam ». Et à force de rechercher des explications sociologiques, on court le risque d’excuser ces actes. Ainsi, quand on cherche l’explication par la misère et qu’on considère les sociétés occidentales comme responsables de la radicalisation de ces jeunes, on dilue complètement leur culpabilité même s’il ne faut pas ignorer qu’il existe des causes sociales. Et on entend aussi des gens qui justifient les actes terroristes en stigmatisant de manière indéfinie les Occidentaux par « avec ce qu’ils ont fait aux Palestiniens ». C’est terriblement stupide car cela n’a rien à voir avec la Palestine et ce « ils » indéfini est insupportable car parmi les victimes des attentats personne ne porte la responsabilité de ce qui se passe au Proche-Orient. Nous devons donc voir qu’il existe une dimension religieuse dans cet engagement politique et que ces djihadistes vouent un culte de la mort qu’on ne peut dissocier d’un terreau idéologique de haine de l’Occident et de la modernité.

Avant d’évoluer vers le djihadisme, ces jeunes musulmans d’Europe ne sont-ils pas séduits par un discours islamique rigoriste non violant mais cultivant la haine de la modernité et de l’Occident, à la manière de Tariq Ramadan par exemple ? G.H. : Je pense évidemment que des gens comme les Frères musulmans ou Tariq Ramadan ne peuvent être considérés comme la solution. Sous des apparences de civilité, ce prédicateur musulman crée les conditions d’un islam séparé même s’il parle sans cesse d’intégration. Mais entre Tariq Ramadan, les Frères musulmans, le salafisme et le passage au djihadisme, il y a évidemment une distance énorme même s’il existe points de rencontre entre ces courants. C’est une question de gradation. De toute manière, il ne sert à rien de passer par la case Tariq Ramadan pour lutter contre ces fléaux car il ne propose ni les ressources ni les réponses adéquates pour réaffirmer le primat de la loi civile sur la religion et faire en sorte que les valeurs de démocratie et de modernité soient défendues. La position de Ramadan est beaucoup trop ambiguë pour cela. 

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