A.B. Yehoshua : ‘La droite a gagné’

A l’occasion de la publication française de son dernier roman, Rétrospective*, Avraham « Bouli » Yehoshua a accordé un entretien au Nouvel Observateur** dans lequel il évoque la paralysie complète de la gauche et du camp de la paix. Le pessimisme de ce pilier du combat pour la paix déconcerte.

La version 2012 de ce romancier israélien ne martèle plus ses certitudes sur l’opposition ontologique entre le Juif israélien « total » et le Juif « partiel » de diaspora. Aujourd’hui, A.B. Yehoshua est en proie à un terrible pessimisme en ce qui concerne ses engagements politiques et son pays.

Lorsque René Backmann du Nouvel Observateur lui fait remarquer que les héros de son dernier roman semblent étrangers à tout engagement politique, A.B. Yehoshua n’hésite pas à répondre que ce n’est pas étonnant :

« Je vais vous faire une confidence : nous sommes -mes amis du camp de la paix et moi- fatigués de la politique. Très fatigués. Et nous sommes peut-être vaincus. Car il faut l’admettre, la droite a gagné ».

Et d’ajouter ensuite : « Nous avons eu l’illusion que l’Histoire, que l’avenir, était avec nous. Et ce n’était qu’une illusion. L’absence d’engagement politique que vous constatez dans mon livre tient peut-être à cela ».

A.B. Yehoshua explique cette défaite de la gauche israélienne par la perte progressive de son identité. Pour illustrer ce propos, il évoque un événement récent. Il s’agit d’un débat sur les relations entre Ben-Gourion et Jabotinsky auquel il a participé aux côtés d’un historien et du Président de l’Etat d’Israël, l’inoxydable Shimon Peres. Ce dernier a bien connu Ben Gourion dont il fut le fidèle disciple au sein du Mapaï.

A.B. Yehoshua pensait que Shimon Peres s’apprêterait à évoquer son mentor politique comme la figure marquante de la gauche travailliste israélienne, par opposition à Jabotinski, fondateur et principal idéologue de la droite nationaliste. Pas du tout, au grand regret de l’écrivain.

Au cours de ce débat, Shimon Peres s’est borné à déclarer que Ben Gourion n’était pas socialiste, qu’il n’avait rien contre la religion -alors qu’il n’a jamais mis les pieds dans une synagogue- et qu’il avait la foi ! « Comme s’il s’agissait d’effacer tout ce qui peut séparer, voire opposer, dans ce pays, la droite de la gauche. Même les gens de droite étaient choqués face à cette réécriture de notre histoire par le président », s’insurge A.B. Yehoshua.

Pour ce dernier, cette anecdote symbolise l’époque actuelle où tout ce qu’incarne la gauche israélienne (justice sociale, solidarité, dialogue avec les Palestiniens) est voué à la disparition.

« Oui, il faut l’admettre, la gauche israélienne est paralysée, absente. Sur le terrain social comme dans la solidarité avec les Palestiniens », insiste A.B. Yehoshua. « Vous savez pourquoi ? Parce que le peuple israélien est aujourd’hui très à droite. Parce qu’il ne veut prendre aucun risque. Et peut-être aussi parce que les Palestiniens eux-mêmes sont passifs. Ils n’ont pas été en mesure d’organiser autour des colonies les manifestations non violentes massives qui auraient pu réveiller le camp de la paix ».

En lisant ces quelques lignes, on peut mieux comprendre pourquoi la gauche israélienne et le camp de la paix n’ont plus que quelques représentants à la Knesset, qu’on peut presque compter sur les doigts d’une seule main.

Ce constat est douloureux, mais il est nécessaire de le dresser. Si on cherche à se voiler la face en affirmant qu’A.B. Yehoshua exagère et en scandant que la gauche israélienne a remporté la bataille des idées, on risque de s’éloigner du principe de réalité et de ne pas comprendre pourquoi les Israéliens s’accommodent si bien d’un statu quo qui risque de mener leur pays à sa perte.

* A.B. Yehoshua, Rétrospective, éd. Grasset/Calmann-Lévy

** 23 août 2012, n°2494 

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