Des millions d’hommes ont perdu la vie lors de la Première Guerre mondiale. Ce conflit d’une ampleur inédite a également bouleversé la vie des Juifs à travers le monde. En ce 11 novembre, on ne doit pas oublier que plus d’un million et demi de Juifs ont pris part à cette « guerre civile européenne ».
En ce 11/11/2011, jour férié, on peut voir dans toutes les communes de Belgique et de France, des cortèges de moins en moins fournis devant les monuments aux morts. Ils honorent la mémoire des combattants de la Grande Guerre, celle de 1914-1918.
Quand on observe ces commémorations, on serait tenté de penser que tout cela ne concerne pas, ou très peu, les Juifs. Pourtant, dans les armées françaises, belges, britanniques, allemandes, autrichiennes, américaines, russes, etc., environ un million et demi de Juifs ont fait leur devoir en combattant pour la patrie.
On pourrait évoquer chacun des pays en guerre. Cette évocation serait très longue. Le cas français a le mérite d’être à l’image de la situation des Juifs d’Europe se trouvant ainsi écartelés entre les deux camps antagonistes de cette guerre mondiale.
Dès le début du mois d’août, environ 16.000 Juifs français sont mobilisés et rejoignent leurs unités, principalement dans l’Armée de terre dont l’infanterie et le génie. Certains versent dans le nationalisme le plus intransigeant. A l’instar de l’historien Marc Bloch ou de l’essayiste Emmanuel Berl, la majorité des soldats juifs se contente de remplir ses obligations militaires sans fanfaronner.
Surenchère patriotique
Les organisations juives et les représentants du culte rivalisent dans leur surenchère patriotique. La presse juive, en particulier L’Univers israélite et Les Archives israélites, consacre de nombreuses pages au courage et au sacrifice des combattants. Les rubriques d’avant-guerre sur la promotion des élites sont alors remplacées par celles dévolues aux « morts pour la France » où l’on distingue les morts glorieuses des nominations et des distinctions militaires.
La mort héroïque, voire christique du rabbin Abraham Bloch le 29 août 1914, lors de la bataille de la Marne, participe pleinement à cet élan patriotique. Voyant un soldat mortellement touché agonisant et demandant un crucifix, le rabbin Bloch, aumônier des armées, lui tend cet objet de culte catholique, passant outre toutes ses préventions par rapport à ce que représente de douloureux un crucifix pour un Juif. En accomplissant ce geste, il meurt frappé par un éclat d’obus allemand. Ce sacrifice sera même célébré par Maurice Barrès, antisémite et chantre du nationalisme intransigeant.
L’union sacrée tant célébrée ne résiste pas aux charges antisémites accusant les Juifs de grossir les rangs des planqués et des lâches. Comme en Allemagne, les Juifs de France sont alors contraints de recenser leurs morts et décorés comme des preuves infaillibles de leur patriotisme. Il semble que sur 55.000 Juifs mobilisés dans les armées françaises entre 1914 et 1918, 9.500 sont tombés sur les champs de bataille ou sont morts des suites de leurs blessures, soit un peu plus que la moyenne nationale.
En raison de cet important impôt du sang versé à la France, les Juifs sont convaincus que désormais, ils appartiennent pour toujours à la France. Pour eux, il ne fait pas de doute que la victoire est également celle des valeurs républicaines, ainsi que l’exprime le grand rabbin de Metz, Nathan Netter : « Que cette entente persiste toujours, après avoir été unis dans la peine au milieu de tant de souffrances communes, après avoir été unis dans la joie, dans l’ivresse du succès, restons unis dans la religion de la Patrie ».
Ils devront déchanter tout au long des années 30. Les ligues antisémites se multiplient et en dépit de l’élan généreux et fraternel du Front populaire, l’antisémitisme gagne même du terrain dans les rangs de la gauche pacifiste. « Les anciens combattants juifs continuent à idéaliser la France républicaine et sont de plus en plus marqués par le fatalisme », constate l’historien Philippe Landau. Mais d’ajouter ensuite : « S’ils ont gagné la Grande Guerre, ils savent désormais qu’ils perdront la prochaine malgré leurs efforts patriotiques. Bien avant le régime de Vichy, ils se sentent déjà exclus… ».
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