Auteur, directeur de théâtre, administrateur de maison de quartier et professeur retraité, Richard Kalisz est surtout aujourd’hui le metteur en scène de la pièce A portée de crachat, jouée par Sam Touzani. Un vrai plaidoyer sur la question d’identité.
Comment avez-vous découvert cet auteur, Taher Najib, Arabe israélien, qui a choisi d’écrire en hébreu, avant d’être traduit en français ? Il y a quatre ans, j’avais déjà ramené du Festival de théâtre israélien de Tel-Aviv une pièce remarquable L’assassinat d’Yitzhak Rabin,de Motti Lerner. J’en avais d’ailleurs fait une lecture publique, la mise en scène se révélant trop coûteuse. J’ai été de nouveau invité à ce Festival à destination des directeurs de théâtre francophones, il y a deux ans, et j’ai eu l’occasion de rencontrer la traductrice, Jacqueline Carnaud, qui m’a confié le manuscrit d’A portée de crachat, en m’annonçant qu’il allait être édité en France aux Editions théâtrales. J’ai tout de suite aimé ce texte, sa légèreté, son aspect comédie tragique à l’italienne, avec l’identité personnelle perçue comme une question universelle. Ce n’est pas un tract pour une cause, où l’autre serait vu à travers des clichés, des discours de propagande. Ce n’est d’ailleurs pas le rôle de l’artiste. Le rôle de l’artiste est de faire vibrer une sensibilité, de faire comprendre l’autre. C’est Le Cuirassé Potemkine et A la recherche du temps perduqui m’ont fait voir le monde différemment. Un peu comme quand on découvre les Impressionnistes pour la première fois. Taher Najib a décidé de parler la langue de « l’ennemi » pour lui dire qu’il est son ami, pour critiquer aussi sa propre communauté en décrivant ces gens qui crachent par terre…
Sam Touzani vous a-t-il directement séduit pour ce rôle seul en scène ? Je l’avais vu dans son one-man-show« Liberté-Egalité-Sexualité », et il m’avait énormément plu. Il a ce contact sincère avec le public et il parvient à parler de tout, y compris de la sexualité, sans tabou. C’est très rare. Tout cela en plus de son talent à composer les différents personnages, à jouer la comédie, à danser… Nous avons facilement trouvé matière à un dialogue commun, et nous sommes même devenus des amis. C’est très important d’être en accord sur « l’enfant » que l’on décide de porter ensemble. La rencontre entre un Berbère et un Juif était aussi très symbolique dans une pièce qui porte sur un dialogue possible. Avec des vérités parfois dures, mais qui sont toujours celles des personnages. Il faut garder à l’esprit que Sam n’est que l’acteur qui joue un personnage, pas le personnage lui-même. Cette pièce a l’ambition de donner une autre dimension au conflit.
La question de l’identité vous touche directement, si l’on se réfère à votre parcours personnel ? Il y a un problème de quête d’identité qui se joue ici, l’acteur cherche d’ailleurs lui-même dans la pièce le rôle qu’il va jouer, en espérant qu’il ne sera pas de nouveau un combattant ou un terroriste. La scène de théâtre est vue comme la scène du monde. Quel rôle y jouons-nous ? Personnellement, j’ai toujours été un franc-tireur, incapable de cultiver la langue de bois, ce qui m’a valu bien souvent d’être écarté des groupes auxquels j’appartenais pour ne pas vouloir dire ce qu’on souhaitait y entendre. J’ai été exclu du Hihout Habonim, de l’INSAS, du Mouvement marxiste-léniniste, de la RTBF… avant d’y être réintégré souvent, bien des années plus tard. C’est ce qui a probablement mis en avant chez moi cet attachement au désir personnel, mais aussi sexuel et amoureux, que l’on retrouve dans « A portée de crachat » et que l’on retrouvait déjà dans « Quelque chose d’Anne Frank » où je me suis concentré sur les désirs d’adolescente de cette jeune fille. Mon identité juive et mon identité sexuelle ont été brisées par la société politique, et le désir en tant que tel est devenu pour moi une question primordiale.
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