A propos d’un non-événement

Un dimanche ensoleillé de fin mai dans une Belgique qui, à défaut de gouvernement, s’offre des températures méridionales. Un ami parisien, perdu de vue depuis trente ans qu’il vit dans le Midi, a déniché mes coordonnées et me téléphone. Il est à Bruxelles pour deux jours chez un parent et me suggère de l’y rejoindre. Son appel inattendu me comble, mais en notant son adresse, j’éprouve un curieux réflexe de « bourge » : mon ami, qui a toujours vécu dans le 16e et à Neuilly, séjourne dans une rue bruxelloise proche de la Gare du Nord, un quartier qui n’inspirerait aucune confiance aux lecteurs de La Dernière Heure.

A dire vrai, pas sûr que je sois tout à fait tranquille : j’ai lu que les agressions sont fréquentes dans ce coin. Mais l’amitié étant plus forte que la trouille, je me suis rendu à l’endroit indiqué en affrontant les multiples obstacles engendrés par les travaux, les rues barrées et les sens interdits, temporairement ou non, qui font désormais le charme du trafic de la capitale de l’Europe. 

Préférant jusqu’ici la lecture des plans et des cartes à l’usage du GPS, je ne me suis probablement pas facilité la tâche. Vitres baissées, je n’ai cessé de demander mon chemin à chaque carrefour. A plusieurs reprises, je me suis vu repasser devant les mêmes culs-de-sac. Plutôt énervé, j’ai fini par garer ma voiture dans la rue du Progrès, et j’ai poursuivi à pied mon exploration d’un lieu où je me serais cru à Podgorica (Monténégro) et où jouaient joyeusement des enfants de l’immigration récente.

« Alors, le fait divers, où reste-t-il ? On vous a attaqué, on vous a piqué quoi à la fin ? », doivent se dire les impatients. Non, on ne m’a rien piqué du tout et pourtant, j’ai tout fait, vraiment tout, pour que cela se produise. Voyez plutôt : quand j’ai retrouvé ma voiture trois heures plus tard, la vitre avant, côté trottoir, était grande ouverte ! Dans mon énervement, j’avais oublié de la refermer en me garant. Je me suis alors précipité sur la boîte à gants : la carte grise et tous les papiers étaient à leur place.

J’ai eu beaucoup de chance, car des dizaines et des dizaines de personnes sont passées devant le véhicule à la vitre béante. Peut-être la présence de quelques consommateurs, installés à l’extérieur d’un bistro balkanique, à trois mètres de l’objet de la tentation, a-t-elle été dissuasive ?

« Quand un chien mord un homme, ce n’est pas une histoire. Mais quand l’homme mord le chien, c’en est une », dit un vieil adage journalistique. Dans mon récit, c’est le non-événement qui suscite l’étonnement, mais les non-événements n’ont pas leur place dans les médias. J’espère dès lors que le lecteur ne s’offusquera pas de ce non-article qui l’invite à aller plus loin dans la réflexion.  

Pour terminer, j’ai un aveu à vous faire : initialement, je comptais consacrer cette chronique à la tragédie DSK. Mais quelle lumière pourrais-je apporter sur ce qui s’est passé dans la suite du Sofitel entre l’humble femme de chambre guinéenne et l’homme politique si brillant et si efficace qui comptait jusqu’au 13 mai 2011 parmi les très grands de ce monde ?

Pour DSK, candidat le mieux placé pour l’élection à la présidence de la République en 2012, la chute est incommensurable, elle l’est aussi pour Anne Sinclair, épouse dont la dignité impressionne. Quant à la victime, elle m’évoque ces vers du poème de Paul Eluard que Georges Pompidou déclama lors d’une conférence de presse, en guise de réponse à une question d’un journaliste sur le suicide d’une enseignante condamnée pour détournement de mineur pour avoir eu une relation avec un adolescent de 17 ans :

« Comprenne qui voudra !

Moi, mon remords, ce fut

La victime raisonnable 

Au regard d’enfant perdue,

Celle qui ressemble aux morts

Qui sont morts pour être aimés ».

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