Quand il était enfant, Armand avait surpris une conversation entre son père et sa tante.
« Tu te rappelles ce que papa disait toujours : si tu passes devant une boîte aux lettres… », et sa sœur continuait : « Crie dedans, pour moi ».
Pourquoi fallait-il donc crier dans une boîte aux lettres, se demandait Armand. Quelle idée bizarre !
Il imaginait son père en culotte courte et sa jeune sœur avec sa coiffure à la Shirley Temple faire la courte échelle pour crier dans la boîte aux lettres rouge et leur cri joyeux s’envolant avec toutes les autres lettres vers leur destinataire pendant que leur père s’échinait au travail, sept jours sur sept, douze heures par jour, loin de sa famille restée en Pologne.
Armand avait également surpris une autre phrase entre son père et sa tante. Elle revenait régulièrement aux grandes fêtes, dans une conversation en aparté.
« Tu te rappelles de cette phrase de papa : quand on te demande… », et elle achevait la phrase : « Donne. Quand on te demande, donne ».
C’est ce que leur père avait fait lorsque les premiers Juifs allemands, souvent nantis, fuyant les lois raciales, arrivèrent en Belgique. Il les avait hébergés, indifféremment de leur classe sociale, lui, l’ancien mineur, devenu épicier de quartier.
« Mais pourquoi donner ? », se demandait Armand. « Et à qui ? Et si ce sont des profiteurs ? »
Armand crut alors entendre Abel, son grand-père qu’il n’avait jamais connu, lui répondre.
« Quand on te demande… donne ».
Pourtant, ce n’était pas un homme religieux. Il continuait seulement à perpétuer un code moral ancestral, aussi solide que le ciment d’une maison.
Avec les années, le ciment s’était lézardé. Armand ne se reconnaissait pas dans cette phrase. Elle l’exaspérait.
« Moi, je ne donne rien. Je prête », disait-il.
Et voilà qu’un jour, alors qu’il était devenu le n° 2 d’une société de télémarketing et s’était marié avec la fille du n° 1 d’une boîte de télécommunication, il tomba gravement malade.
On avait diagnostiqué une anomalie au cœur qui, à moyen terme, était fatale. La transplantation d’un nouveau cœur était la seule issue pour rester en vie. L’état d’Armand se dégrada de jour en jour.
Au bout de six longs mois, on trouva enfin un cœur. C’était celui d’un homme de 55 ans, un Grec, mort dans un accident de moto. De son vivant, il avait signé une déclaration de don d’organe.
On transplanta donc le nouveau cœur dans le corps d’Armand. La revalidation fut lente et douloureuse, car ce n’est pas une mince affaire que de vivre avec un nouveau cœur. Dans son entourage, on remarqua qu’il avait changé. Ce n’était plus le même Armand que l’on connaissait.
Il parlait maintenant avec douceur, souriait (ce qu’il ne faisait pas avant; il n’en avait pas le temps).
On lui trouva aussi certaines bizarreries, ce qu’on mit sur le compte du choc post-opératoire.
Maintenant, chaque fois qu’il passait devant une boîte aux lettres, il criait dedans. Et ça l’amusait beaucoup.
]]>