Bien qu’Abusz Werber et ses camarades du mouvement sioniste socialiste Linke Poalei Sion aient marqué par leur action l’histoire de la Résistance juive en Belgique entre 1940 et 1944, leur mémoire a été soigneusement occultée de l’immédiat après-guerre jusqu’à nos jours. En publiant La parole d’Abusz Werber*, son fils Michel rend justice à ces hommes et apporte un éclairage inédit sur le rôle essentiel qu’ils ont joué dans la Résistance juive.
Le livre de Michel Werber, La parole d’Abusz Werber (éd. Didier Devillez – Institut d’études du judaïsme), est bien davantage qu’une biographie de son père Abusz. C’est une nouvelle phase, et sans doute la dernière, de cette guerre des mémoires qui s’est sourdement livrée au sein du judaïsme belge depuis les terribles événements de l’Occupation nazie. Car, très vite après la Libération, il y a eu un consensus tacite dans la communauté juive pour jeter un voile pudique sur certaines responsabilités, surtout celle de l’Association des Juifs en Belgique (AJB), cette organisation créée par l’occupant nazi fin 1941 et chargée par lui de gérer la communauté et de transmettre ses ordres, dont la mise en lumière aurait déchiré les survivants et empêché ce nouveau départ que tous voulaient.
Censure de l’histoire
C’était sans doute raisonnable, indispensable peut-être, mais, outre que cela n’a pas permis de refermer nombre d’abcès qui ont longtemps suppuré par la suite, cela a aussi amené la mise en place d’une sorte de « vérité officielle », celle qui veut que le Comité de Défense des Juifs (CDJ), l’organisme de résistance juive de Belgique, ait été fondé, dirigé et composé des seuls communistes avec « des membres venant de divers horizons politiques et religieux ». Une manière de présenter les événements qui a choqué, puis révolté Michel Werber et qui l’a amené à vouloir raconter l’histoire occultée de son père Abusz Werber, membre fondateur du CDJ où il a tenu un rôle éminent et grand résistant juif, s’il en fut. « Je me suis toujours étonné que le rôle joué par les membres non communistes du CDJ, tant pour le sauvetage des enfants que pour les autres activités de résistance, était rarement mentionné dans les publications qui traitaient du sujet, et peu présenté dans les expositions des musées, en particulier à Yad Vashem et au Musée de la déportation de Malines », déplore Michel Werber. « Cette censure de l’histoire de la Shoah en Belgique, effectuée par les communistes juifs de Belgique, est encore hélas tacitement acceptée par presque toute la communauté juive ».
Une occultation qui renvoie à des querelles bien plus anciennes encore, puisqu’elles remontent au début du 20e siècle, peu avant la Révolution russe de 1917, quand fut créé le Poalei Sion (Les Travailleurs de Sion), un mouvement qui se voulait à la fois marxiste et sioniste. Car, même si cela semble difficile à concevoir -surtout de nos jours, où beaucoup de Juifs font rimer « sionisme » avec « colonisation »-, il fut un temps où une majorité de dirigeants du Yichouv (la communauté de juive de Palestine mandataire), puis de l’Etat d’Israël estimait les deux termes compatibles. On retiendra qu’en 1920, le Poalei Sion se divise : une aile droite (qui garda le nom original) refuse de se rallier à l’Union soviétique. Elle porte à sa tête David Ben Gourion et est l’ancêtre de l’actuel Parti travailliste israélien. L’aile gauche du parti, le Linke Poalei Sion (LPS), demeure marxiste et est considérée comme l’aïeul du Meretz, cette formation socialiste et sioniste à la gauche du Parti travailliste. Dans les années 1920 et 30, le LPS tente plusieurs fois d’adhérer à l’Internationale communiste. En vain, les dirigeants soviétiques se méfient de son nationalisme.
Faux papiers, presse et lutte armée
C’est aussi à cette époque que le jeune Abusz Werber (né en Pologne en 1908) entre au LPS et c’est au sein de ce parti qu’il milite toute sa vie. Travailleur, bon organisateur, orateur de talent, il y fait une carrière rapide, jusqu’à ce qu’il immigre en Belgique en 1929. Très vite, ses qualités le portent à la direction du LPS belge et le rendent populaire dans la yiddishe gas (la rue juive), où il se découvre une passion pour le journalisme qui ne le quittera plus.
Avec les communistes juifs, les relations sont courtoises, mais froides. Le LPS est marxiste, mais ne fait pas tout à fait partie de la famille bolchévique. Quoi qu’il en soit, les années passent vite quand on est occupé. Il y a le parti, il y a le journalisme, il faut gagner sa vie aussi et Abusz Werber travaille alors dans une fabrique de chaussures qu’il possède. Il s’est marié avec une autre militante du LPS, Shifra Trocki, et un fils, Michel, naît en 1938. Suite à l’invasion allemande de la Belgique en mai 1940, les Werber prennent la route de l’exode vers la France, mais dès septembre, ils sont de retour en Belgique où Abusz retrouve une communauté juive désorientée et privée de nombre de ses dirigeants. Il se retrouve à la tête non seulement du LPS, mais aussi de son « frère ennemi », le Poalei Sion de droite. Il définit une première priorité : la création du Secours mutuel, afin d’aider les Juifs internés dans le sud de la France. Puis, sous sa direction, le LPS relance une bibliothèque en yiddish, des écoles juives et commence à publier des tracts afin de contrer la propagande nazie et celle de l’AJB, dont le véritable objet sera de faciliter l’organisation de la déportation des Juifs.
Unzer Wordt
Ensuite, le LPS passe au stade supérieur, avec la création du journal clandestin en yiddish Unzer Wordt (Notre parole). Et début 1942, il entre en contact avec le Front de l’Indépendance (FI), un mouvement de résistance belge dominé par les communistes. Il leur propose de créer une section juive pour lutter à leurs côtés. Le FI envoie deux mandataires pour en discuter, le communiste juif Hertz Jospa et le catholique de gauche, Emile Hambrezin. En juillet 1942, ils tombent d’accord pour créer le Comité de Défense des Juifs (CDJ). Très vite, ils sont rejoints par plusieurs autres organisations juives, de gauche comme de droite. Abusz Werber est nommé à la direction nationale du CDJ et il en dirige le département des faux papiers d’identité et celui de la presse et propagande. De son côté, son épouse, Shifra Werber, dirige avec Yvonne Jospa et Fela Perelman la Section Enfants, un groupe chargé de recueillir et de cacher les enfants juifs pour leur éviter la déportation. Durant toute l’Occupation, Abusz Werber et le LPS participent de toutes les façons possibles à la lutte contre l’occupant. Y compris par la lutte armée. Abusz et plusieurs militants font partie d’une brigade armée affiliée à un autre mouvement de résistance, le Mouvement National Belge (MNB).
Après la guerre, Abusz Werber expliquera qu’il avait demandé au CDJ et au FI la création d’une brigade de combat juive, mais que les communistes juifs ne voulaient pas d’un groupe « spécifique ». Toujours le refus du nationalisme juif. Le MNB n’a pas ces réticences et crée en mars 1944 la 9e brigade, qui sera le seul groupe armé juif du pays. La libération de la Belgique ne signifie pas la fin des activités militantes de Werber. Il va jouer un rôle décisif dans l’organisation des expéditions illégales d’armes pour la Haganah (milice juive travailliste en Palestine mandataire), tout comme dans l’immigration illégale en Palestine, dans le cadre de laquelle des centaines de membres du LPS, pour la plupart des adolescents ayant échappé à la Shoah, partiront pour Israël. Grâce à ses nombreux contacts avec des personnalités communistes belges, notamment le secrétaire général du Parti communiste Edgar Lalmand, Abusz Werber réussit à créer un climat favorable aux actions du LPS. Ce n’est qu’en 1954 que la famille Werber se décide à s’installer définitivement en Israël, où Abusz poursuit ses activités politiques et journalistiques. Un autre aspect de la vie de cet infatigable militant est l’amour de la langue et de la culture yiddish qu’il manifeste à chaque étape de sa vie. En cela, il est au demeurant fidèle à la ligne du LPS qui entend conserver la mamèlochn (littéralement la langue maternelle, donc le yiddish) comme langue principale du peuple juif, au contraire de l’aile droite qui privilégie l’hébreu. Abusz Werber écrira en yiddish jusqu’à son décès en 1975.
Le tort de se vouloir aussi sioniste
Que la mémoire d’un tel homme ne soit pas honorée ne peut s’expliquer que par la réticence des communistes et de leurs descendants à rendre hommage à un homme qui, aussi marxiste qu’il fut, avait le tort de se vouloir aussi sioniste. Car, même de nos jours, et malgré la victoire finale du sionisme -ou plutôt à cause d’elle-, les deux camps se regardent toujours en chiens de faïence. On le voit, par exemple, lors des commémorations de la révolte du ghetto de Varsovie le 19 avril 1943. Parmi les cinq chefs des insurgés juifs (deux communistes et trois sionistes), l’extrême gauche tend à rendre davantage hommage au bundiste Marek Edelman. En Israël, on privilégie plutôt Mordekhaï Anielevitch, de l’Hashomer Hatzaïr, un mouvement de jeunesse sioniste socialiste. Au moins sont-ils connus et reconnus. Ce n’est pas le cas d’Abusz Werber. Le livre consacré à cet homme et à la mouvance qu’il a incarnée permet de mieux comprendre l’indignation de son fils Michel et la raison pour laquelle il a entrepris de rendre justice à son père, ce héros oublié de la Résistance juive.
* Michel Werber, La parole d’Abusz Werber, éd. Didier Devillez – Institut d’études du judaïsme
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