Nous venons de célébrer le 65e anniversaire d’Israël, mais nous n’avons jamais songé à célébrer notre présence multiséculaire en Europe. Nous commémorons chaque année les pages les plus douloureuses de notre histoire : Yom HaShoah, le soulèvement du ghetto de Varsovie, le pèlerinage à la Caserne Dossin de Malines, la Nuit de Cristal, etc.
Toutes ces commémorations ne nous renvoient jamais à ce que nos ancêtres ont accompli ni à notre contribution à la civilisation européenne. Comme si les Juifs d’Europe s’accrochaient désespérément à une conception « lacrymale » de l’histoire juive tant dénoncée par Salo Baron, un des grands maîtres de l’historiographie juive.
Sans jamais supprimer ces commémorations importantes, pourquoi ne pas ajouter, ne serait-ce qu’un jour par an, une célébration en l’honneur du judaïsme européen. Ce serait l’occasion de rendre hommage à tous ces Juifs qui ont choisi de reconstruire une vie juive en Europe en dépit des nombreux obstacles, mais aussi de souligner la contribution juive à la culture, aux sciences, à l’économie à l’industrie et à la politique. Autant de domaines associés à la grandeur de l’Europe.
Quoi qu’en disent les plus critiques, la modernité juive n’a pas épuisé sa trajectoire et les Juifs européens sont encore capables d’imaginer, de remettre en cause, d’innover, et de marquer l’Europe de leur empreinte. Ils ne sont pas devenus d’affreux conservateurs sans imagination ni des chiens de garde de la domination occidentale. Les mouvements d’extrême gauche comptaient certes par le passé beaucoup de Juifs dans leurs rangs, mais tous les Juifs n’étaient pas d’extrême gauche. Quand bien même, il faut admettre que le monde dans lequel vivent aujourd’hui les Juifs européens a changé et de la même manière, ces Juifs ont aussi changé. Ces derniers vivent dans des sociétés démocratiques, libérales et respectueuses des minorités. Ils sont devenus des citoyens à part entière et ils ne constituent plus ce groupe humain « bien intégré culturellement, mais rejeté socialement » comme en Allemagne avant 1945. Tout comme ils ne forment plus cette nation extra-territoriale homogène précarisée, persécutée et discriminée comme ce fut le cas en Europe orientale. Et si l’on compare la situation des Juifs en 2013 avec celle des années 1960, on observe aussi de nombreuses évolutions. Il suffit de se promener dans le quartier du « triangle » ou dans les alentours de la gare du Midi à Bruxelles pour comprendre que les métiers juifs (confection et maroquinerie) ont disparu.
Dans ce contexte inédit où les Juifs appartiennent quasi exclusivement aux classes moyennes éduquées, les caractéristiques collectives de l’identité juive se diluent progressivement dans la société ambiante et la dimension juive de leur contribution à la civilisation européenne n’est plus aussi apparente que par le passé. Cette transformation ne signifie pas pour autant que les Juifs ne peuvent plus être les ferments de sociétés européennes en perpétuel changement.
Certains s’accrochent obstinément à l’image du Juif paria derrière lequel les masses juives du yiddishland vont se mobiliser pour construire le socialisme, pendant que d’autres ne cessent de marteler qu’en dehors d’Israël, il n’y a point de salut pour les Juifs. Quand on entend ces deux courants que tout oppose, mais qui semblent partager une même vision pessimiste du destin juif en Europe, on ne peut s’empêcher de penser à ces vers d’Ulysse d’Alfred Tennyson, l’un des poètes britanniques les plus célèbres de l’ère victorienne :
« Si nous avons perdu cette force,
Qui autrefois remuait la terre et le ciel,
Ce que nous sommes, nous le sommes,
Des cœurs héroïques et d’une même trempe,
Affaiblis par le temps et le destin,
Mais forts par la volonté
De chercher, trouver, lutter et ne rien céder ».
Le poème de Tennyson doit nous éviter de sombrer dans la mélancolie ou dans une condamnation sans appel de la vie juive en diaspora. La Shoah a porté une terrible saignée aux Juifs d’Europe. Ils se sont relevés et ont trouvé la voie pour encore marquer leur temps. Cette voie est aujourd’hui différente, mais elle nécessite encore de leur part créativité et capacité d’adaptation, deux qualités qui caractérisent les Juifs depuis des siècles.
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