La diffusion planétaire des images de la mort de Mohammed Al-Dura et l’incertitude pesant sur l’origine des tirs ont préparé le terrain à d’invraisemblables explications conspirationnistes impliquant Charles Enderlin, le correspondant de France 2 en Israël. Alors que ces affaires ont récemment connu une nouvelle ampleur, sous l’impulsion notamment de Metula News Agency, il convient de s’interroger sur la pertinence de ces suspicions.
Le 30 septembre 2000, Mohammed Al-Dura, un enfant palestinien pris sous les tirs croisés d’activistes palestiniens et de soldats israéliens, est abattu au carrefour de Netzarim dans la bande de Gaza. Le commentaire de ces images par Charles Enderlin laisse supposer que les Israéliens l’ont tué. Bien que le général Yaalon, chef d’état-major de Tsahal (chef d’état-major adjoint au moment des faits) ait reconnu que les tirs israéliens ont probablement tué l’enfant, la Mena (Metula News Agency), un site internet israélien francophone s’autoproclamant agence de presse, prétend que toute cette affaire n’est qu’une imposture, une mise en scène orchestrée par les Palestiniens afin de diaboliser Israël. Cette version est longuement développée dans Contre-enquête d’une mise en scène, le livre écrit par le correspondant parisien de la Mena, Gérard Huber. Les animateurs de ce site internet ont également réalisé un film de quelques minutes dans lequel ils tentent de démontrer que les images de la mort de l’enfant diffusées par France 2 sont fausses.
La Mena se contente en fait de reprendre la thèse conspirationniste avancée par un certain Nahum Shakhaf. Ce physicien israélien se présente comme un spécialiste en technologies de prises de vue. Il s’est fait connaître lorsqu’il a exprimé ses doutes quant à la culpabilité d’Igal Amir dans l’assassinat d’Yitzhak Rabin : des tireurs postés à un autre endroit ont probablement abattu le Premier ministre, selon lui. Dans les mois qui ont suivi cet assassinat, des théories délirantes visant à minimiser la responsabilité de l’extrême droite religieuse ont été imaginées. Certains ont ainsi expliqué que le Shin Beth (service de sécurité intérieure), en accord avec Yitzhak Rabin, aurait secrètement chargé le revolver d’Ygal Amir avec des balles à blanc. Cette mise en scène devait discréditer la droite israélienne et renforcer le camp de la paix. Mais à la dernière minute, des balles réelles auraient été replacées dans l’arme. Toutes ces thèses farfelues ont été écartées par la commission d’enquête présidée par le Président de la Cour suprême, Meïr Shamgar.
Un étrange affaire
En revanche, dans l’affaire Al-Dura, personne d’autre ne vole la vedette à Shakhaf. Trois semaines après l’incident de Netzarim, il convainc le général Samia, commandant en chef de la région Sud, de lui laisser le soin de mener une enquête sur les circonstances exactes de la mort de Mohammed Al Dura. Shakhaf lui fait part de ses doutes sur la culpabilité des soldats israéliens. Ses propos rassurent le général Samia qui n’a pas apprécié la précipitation avec laquelle l’état-major de Tsahal a classé cette affaire, sans prendre la peine de blanchir ses soldats. C’est donc à titre privé que le général Samia l’autorise à enquêter. Yossef Duriel, un ingénieur que Shakhaf a connu lorsqu’il s’est penché sur l’assassinat de Rabin, lui donne un coup de main. Ce dernier est exclu du groupe d’investigation lorsqu’il déclare à une chaîne de télévision américaine qu’il s’agit d’une mise en scène palestinienne. Shakhaf poursuit seul, sans pour autant désavouer son comparse qui n’a commis qu’une erreur tactique en tenant ces propos sans en apporter la preuve. Plus d’un an et demi après les faits, il boucle son enquête et réaffirme la thèse avancée par Duriel. Mais cette fois, Shakhaf prétend qu’il peut le prouver : Il n’y a pas d’affaire Al-Dura, c’est une imposture lamentablement reprise par des journalistes peu scrupuleux. En fait de preuve, il ne dispose que de témoignages sonores difficilement authentifiables, d’écrits -que le film de la Mena ne reproduit pas- et d’analyses d’angles de tirs effectués sur un autre site en raison de la destruction partielle du carrefour de Netzarim par l’armée israélienne.
Jusqu’à présent, personne en Israël, ni le gouvernement, ni l’armée, ni aucune association de combattants ou de vétérans, n’a utilisé les conclusions de l’enquête de Shakhaf pour intenter quoi que ce soit contre France 2. Comme le reconnaît le rédacteur en chef de la Mena, Stéphane Juffa, seul Benyamin Netanyahou a inséré le film sur son site internet personnel. Lors de la séance du 8 novembre 2000 de la commission des affaires étrangères et de la défense de la Knesset, un député a fait remarquer au chef d’état major, Shaul Mofaz (ministre de la Défense aujourd’hui) qu’on a l’impression qu’au lieu de chercher à comprendre ce qui s’est réellement passé, Tsahal a choisi de mettre en scène une reconstitution fictive et de dissimuler l’incident au moyen d’une enquête dont les conclusions sont préétablies et dont le seul but est de dégager la responsabilité de Tsahal pour la mort de Dura . Shaul Mofaz lui a notamment répondu que l’enquête de Nahum Shakhaf est une initiative personnelle du général Samia. Ces propos ont été confirmés l’année suivante dans un rapport présenté devant le sous-comité des opérations internationales et des droits de l’Homme de la Chambre des représentants des Etats-Unis dans lequel il est précisé que cette soi-disant enquête n’a aucune crédibilité. L’attitude des autorités israéliennes à l’égard de l’enquête de Shakhaf déconcerte la Mena et ses relais en diaspora. La réaction israélienne ne surprend pas Stéphane Juffa qui estime que les Israéliens ne comprennent pas l’importance la communication et de la hasbara (propagande). Cette explication sommaire fait l’impasse des épisodes du Karine A, du pseudo-massacre de Jénine… que le gouvernement israélien a démontés sans problème. De plus, aucune télévision européenne ne s’est faite prier pour montrer dans certains reportages les différents aspects parfois burlesques de la propagande palestinienne depuis le déclenchement de la seconde intifada.
Conclusions fantaisistes
Les interrogations concernant l’origine des tirs provoquant la mort de Mohammed Al-Dura ont malgré tout fait l’objet d’un documentaire sérieux réalisé par Esther Schapira, une journaliste de la télévision allemande ARD. Suite à une enquête dont la méthode n’a été à aucun moment remise en cause par les spécialistes des médias, elle considère qu’il n’est pas possible d’établir catégoriquement qui a tué Al-Dura. Aucune autopsie du corps n’a été réalisée. Cette mesure aurait indiqué l’origine des balles ayant tué l’enfant. En outre, l’armée israélienne a détruit tout ce qui a été érigé sur le carrefour de Netzarim. Dans ces conditions, il est impossible de procéder à une reconstitution de l’incident. Après avoir recueilli tous les témoignages des personnes impliquées dans ce drame, j’ai dû constater qu’Al-Dura a été probablement tué par des tirs palestiniens. Je dis bien probablement, car je ne dispose d’aucune preuve pour l’affirmer avec certitude, précise Esther Schapira. C’est pourquoi on ne peut l’associer aux extravagances de Shakhaf. Contrairement à ce qu’affirme la Mena, il est faux de prétendre que mon film se fonde sur les travaux de ce physicien. Je l’ai rencontré au début de mon enquête lorsque j’interrogeais ceux qui étaient mêlés à cette affaire. Mais j’ai décidé de ne pas insérer son témoignage dans mon reportage. Ce qu’il avançait n’était pas convaincant. De plus, je n’ai jamais mis en doute l’authenticité des images de France 2. Je ne prétends pas qu’il s’agit d’une mise en scène, insiste Esther Schapira.
Malheureusement les conclusions fantaisistes et calomnieuses de Shakhaf à l’égard de France 2 et de Charles Enderlin font leur chemin. L’indifférence générale que suscitent ces thèses conspirationnistes en Israël n’empêche nullement la Mena de parcourir les centres communautaires juifs francophones pour projeter son film. Le public lui réserve d’ailleurs un accueil généralement favorable. A l’issue de certaines projections, des personnes se lèvent et demandent pourquoi Israël ne réagit pas en diffusant aussi des images de propagande! Le malaise qu’éprouvent beaucoup de Juifs à l’égard des manifestations d’antisémitisme et de la surmédiatisation du conflit israélo-palestinien explique hélas le succès de ce film auprès d’un certain public. Par contre, cela ne justifie pas le mensonge et la diffamation visant un journaliste honnête et intègre comme Charles Enderlin.