Les faits. Après plusieurs semaines de polémique autour de la tournée en France de Dieudonné, le ministre français de l’Intérieur, Manuel Valls, a adressé le 6 janvier 2014 aux préfets des Bouches-du-Rhône une circulaire ouvrant la voie à l’interdiction de son spectacle Le Mur, en s’appuyant sur la notion de respect de l’ordre public et de la dignité humaine.
Suite à l’interdiction confirmée par la ville de Nantes, puis Tours, l’ancien humoriste a encore tenté un dernier recours en référé auprès du Conseil d’Etat, avant d’annoncer l’abandon de son spectacle jugé antisémite. Pareille médiatisation était-elle justifiée ? L’interdiction préalable n’entrave-t-elle pas la liberté d’expression ? Quelle réaction est-elle la plus appropriée face à l’incitation à la haine ? Analystes, politiques et travailleurs de terrain nous donnent leur point de vue.
« Sur le plan stratégique, cette interdiction a produit un résultat positif immédiat pour l’artisan de l’offensive contre l’humoriste devenu gourou d’une secte politique obsédée par les Juifs », estime Manuel Abramowicz, coordinateur du web-journal RésistanceS.be (www.resistances.be). « Manuel Valls a gagné son bras de fer avec M’bala M’bala. Pour l’instant. Parce que Dieudonné n’est pas un homme à se laisser abattre. Il va certainement vouloir rebondir, pourquoi pas lors des prochaines élections municipales (en mars) et européennes (en mai), pour continuer son combat contre ledit “sionisme international”, comme d’autres se battent contre ladite “islamisation de nos sociétés”. L’ennemi numéro un du ministre de l’Intérieur et des organisations sionistes bénéficie d’un véritable réseau d’activistes fanatiques dédié corps et âmes à sa cause. Implanté dans plusieurs villes françaises, mais également à Bruxelles et à Liège, ce réseau s’organise au sein d’Egalité & Réconciliation (E&R), une secte politique adepte des thèses conspirationnistes les plus folles. Mentor de Dieudonné, le leader d’E&R, Alain Soral, provient de la direction du Front national. Il se revendique comme “national-socialiste” et ré-exploite le vieux fonds de commerce de l’extrême droite des années 1930, ciblant pêle-mêle les Juifs, les francs-maçons, les ministres corrompus, les homosexuels, les politiciens pédophiles, le show-business ou les antiracistes. Les “dieudonnistes” rassemblent des Blacks-Blancs-Beurs, mais sont devenus les compagnons de route depuis 2006 du FN lepéniste, la principale matrice du racisme anti-Arabe camouflé aujourd’hui derrière des slogans anti-islam, ce qui rend le personnage de Dieudonné d’autant plus paradoxal ». Manuel Abramowicz juge toutefois l’offensive répressive de Manuel Valls « contre-productive ». « Tant sur le plan du droit (donc de la démocratie) que sur le long terme : interdire les spectacles équivaut à de la censure et ne calmera aucunement la secte dieudo-soralienne. Seules les poursuites judiciaires tous azimuts (pour racisme, détournement d’argent…) et les révélations sur ses arnaques financières et ses manipulations idéologiques donneront des résultats. Assorties d’un zeste d’humour. Comme le démontre le sketch de Nicolas Bedos diffusé sur France 2 et vu sur Internet par 2,5 millions de personnes. Contre Dieudonné et Soral, Bedos est plus efficace que Valls ».
« En démocratie, la censure préalable ne peut constituer une mesure de prévention adéquate, qu’elle vise une personne en particulier ou un événement précis », affirme Patrick Charlier, directeur adjoint f.f. du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme. « Une mesure d’interdiction a priori ne peut se justifier qu’en présence d’un risque avéré de trouble à l’ordre public. Or le risque d’une violation des lois Antidiscrimination, Antiracisme et Négationnisme ne constitue pas, en soi, un risque de trouble à l’ordre public ». Faut-il laisser dire ? « Certainement pas. Il ne fait pas de doute que Dieudonné se positionne sur le terrain de l’antisémitisme, qu’il en joue, qu’il en fait, en partie, son business. La Belgique est relativement bien outillée sur le plan juridique pour pouvoir sanctionner des propos et comportements racistes en général et antisémites en particulier. Lorsqu’une infraction aux lois est constatée, des poursuites peuvent et doivent être entamées. C’est le sens de la démarche du Centre qui, en 2013, a collaboré avec la police pour effectuer les constats requis lors d’un spectacle de Dieudonné à Liège. Il faut aussi que les peines déjà prononcées contre lui en France soient exécutées. Ce sont les mêmes principes, issus des conventions internationales relatives aux droits humains, qui nous imposent d’user de l’interdiction préalable avec parcimonie et de condamner le racisme et l’antisémitisme. Mais à travers sa proposition d’une interdiction générale, Manuel Valls est devenu le meilleur promoteur de Dieudonné. La fuite en avant observée en France se marque par la mise en œuvre d’un arsenal de plus en plus répressif (interdiction préalable, poursuites, évocation de peines de prison) qui, sur le plan juridique, pose question. Et sur le plan sociétal, elle polarise au lieu de conscientiser. L’éternel piège à éviter ».
« L’importance des droits fondamentaux en jeu est inversement proportionnelle aux qualités des protagonistes », estime le président de la Ligue des droits de l’Homme, avocat au Barreau de Bruxelles, Alexis Deswaef. « Cette affaire a toutefois eu pour mérite de rappeler des notions aussi essentielles que “liberté d’expression” et “incitation à la haine” ou encore “antisémite” et “antisioniste”. L’humoriste a définitivement tombé le masque, pour autant que ce ne fût pas déjà chose faite. En plus de ne pas être drôle, il est apparu aux yeux de tous pour ce qu’il est : un raciste anti-juif, à savoir un antisémite. Il ne peut plus se faire passer pour l’antisioniste qu’il prétend être ». Alexis Deswaef déplore toutefois la réaction de Manuel Valls, « qui s’est drapé dans les valeurs de la République pour jouer au chevalier blanc et s’est manifestement trompé de combat. Il en a fait une cause personnelle. Il a en plus donné à Dieudonné une publicité dont ce dernier n’aurait même pas osé rêver dans ses délires les plus fou. C’était réciproque vu que le ministre a brillé à la Une de l’actualité tous les jours de la semaine ». L’interdiction a priori ? « Un sérieux coup de canif au droit fondamental qu’est la liberté d’expression », juge-t-il. « Il fallait poursuivre le bouffon a posteriori s’il s’était effectivement rendu coupable d’une incitation à la haine ou à la discrimination raciale, ce qui est un délit. Si la Cour européenne des droits de l’homme est un jour saisie du dossier, elle risque bien de lui donner raison en condamnant la France. Le ministre aura alors fait du bouffon un martyr ». Le président de la Ligue des droits de l’Homme rappelle : « En démocratie, la liberté d’expression vaut non seulement pour les propos accueillis avec faveur ou considérés comme inoffensifs, mais aussi pour ceux qui heurtent, choquent ou inquiètent. Les propos de Dieudonné me dégoûtent. Pourtant, je crois que j’en veux encore davantage à Manuel Valls qui a ainsi, avec l’aval du Conseil d’Etat, affaibli la démocratie. Ce feuilleton a en outre occulté les vrais problèmes de société en cette période de crise, notamment l’exclusion dont se sentent victimes des jeunes d’origine étrangère sur le marché du travail. Le gouvernement français aurait mieux fait de s’emparer de cette problématique-là et laisser Dieudonné sombrer tout seul ».
En mars 2009, le Bourgmestre de Saint-Josse Jean Demannez avait obtenu l’interdiction préalable d’un spectacle de Dieudonné, mais celle-ci a été suspendue par le Conseil d’Etat. « Ma motivation était le maintien de l’ordre public et mon opposition à des propos choquants à l’égard de la communauté juive, même si celle-ci est très minoritaire dans la commune », explique-t-il. « Je me doutais de la réaction du Conseil d’Etat, mais cela ne suffit pas pour ne rien faire ». A l’époque, le Parquet décide finalement de placer dans la salle un corps de police pour intervenir sur le plan judiciaire en cas de propos injurieux. Dieudonné sera prudent. Il déposera même plainte ensuite contre le bourgmestre, sans effet. Satisfait aujourd’hui de l’interdiction du Mur en France, Jean Demannez tempère : « Je reste bien conscient qu’avec ce genre de sanction, on crée le personnage de Dieudonné par presse interposée. Mais garder en mémoire ce qui s’est passé pendant la guerre n’est pas un principe, c’est une réalité, plus forte. Si l’on met ici en avant la liberté d’expression, on peut alors accepter le déni de tout. Il ne s’agit pas d’une blague, Dieudonné dit profondément ce qu’il pense, c’est là qu’il dépasse la limite et devient dangereux. Le travail d’éducation et de formation est essentiel pour démonter ce mécanisme et faire comprendre à son public que ce n’est pas un humoriste. En cela l’attitude de la Justice est très importante, même si elle a ses effets pervers ».
Pour le philosophe et professeur émérite de l’ULB Guy Haarscher, « les spectacles de Dieudonné étaient progressivement devenus des séances de propagande antijuive. Depuis longtemps, la mince pellicule honorabilisatrice (critique du “sionisme”, rejet du “système”) s’était lézardée. Plus aucun doute n’était permis : Dieudonné frayait avec une extrême droite à côté de laquelle Marine Le Pen aurait presque fait figure de modérée. Dans de telles conditions, le silence des autorités apparaissait de plus en plus comme insupportable. Manuel Valls a alors dit ce qu’il fallait dire. Tous les démocrates doivent lui en être reconnaissants ». A-t-il fait ce qu’il devait faire ? « Toute politique a un prix. Le silence se serait soldé par un coût exorbitant : celui de la lâche expectative. A l’inverse, l’effet indésirable d’une parole ferme, c’est de faire de la publicité gratuite à Dieudonné et, plus grave peut-être, de toucher au principe de la liberté d’expression. Le Conseil d’Etat a pour l’essentiel justifié l’interdiction du spectacle en considérant que les propos tenus portent atteinte à la dignité humaine. Comme tels, ils violent l’ordre public “immatériel” (celui qu’incarnent les valeurs de la République), même si l’on peut penser que l’ordre public au sens ordinaire (“matériel”) n’est pas vraiment mis en danger : la police aurait sans doute pu faire face aux risques de violence. D’accord, c’était le prix à payer pour que cesse une telle escalade de l’antisémitisme. Mais gardons à l’esprit le fait que les libertés d’expression et de réunion constituent une “plante” fragile en démocratie. Tant de conservateurs ont utilisé la notion de “dignité” pour refuser, par exemple, le droit à l’avortement ou à l’euthanasie, bref pour limiter la liberté qu’une saine vigilance me paraît indispensable. Alors oui, Valls et le Conseil d’Etat ont eu raison étant donné l’extrême gravité des propos tenus. Mais si une telle justification en venait à se banaliser, notre liberté d’expression se réduirait comme une peau de chagrin. Attention aux victoires à la Pyrrhus ».